« Les animaux ont plus de papiers que moi… »

Marine a 27 ans. Après son bac dans un lycée français du Gabon, elle est venue étudier en France. Licence puis Master. Mais alors qu'elle est en CDI, aujourd'hui, elle ne peut plus travailler. Portrait.

Le regard clair et posé, les mains jointes, Marine raconte son histoire avec calme et détermination. « De toutes façons, je n’ai plus de larmes. » Confesse-t-elle.

La magnifique jeune fille est arrivée à 17 ans en France, après avoir décroché son bac au lycée français de Libreville. Sa mère l’accompagne la première année, le temps d’installer son enfant. Marine passe une licence de Comptabilité-Gestion, puis un master Comptabilité Contrôle et Audit à l’université de Clermont. Elle réussit brillamment. Pendant ses études, elle travaille comme vendeuse dans un magasin de vêtements. Elle obtient son titre de séjour étudiant pendant ses 5 années d’études.

Etudiante puis salariée

Dès la sortie de son cursus universitaire, Marine trouve un travail dans un cabinet comptable. Elle obtient ainsi un titre de séjour salarié pour une durée d’un an.

En 2023, elle fait une rupture conventionnelle avec son entreprise, car aimerait davantage se spécialiser. Son titre de séjour expire. Elle reçoit alors tous les 3 mois un récépissé de la préfecture en attendant le traitement de sa carte de séjour.

« Je me souviens qu’à cette époque, c’était assez simple. On était reçus en rendez-vous. Je déposais mon courrier dans une boite aux lettres. » Mais les relations se déshumanisent avec le retrait du numéro de téléphone, et l’impossibilité de prendre des rendez-vous en ligne.

« Sans titre de séjour, c’est dur de trouver un travail« 

Marine ne retrouve pas du travail tout de suite. « En fait, comme je n’avais plus de titre de séjour, personne ne voulait m’embaucher. Les récépissés ne rassurent pas les employeurs car ils ne sont que d’une durée de trois mois. » Elle a du mal à percevoir son chômage. « Les récépissés de 3 mois te sont envoyés avec retard. Donc, ils sont à la bonne date mais tu les reçois parfois 2 mois après, il ne te reste plus qu’un mois, et comme il faut refaire la demande un mois avant. Bref, tu passes ta vie à faire des papiers, à les attendre, à ne pas savoir si tu es en règle ou pas. »

Marine travaille alors dans le mannequinat, pour une boite américaine. Cela lui permet de rentrer de l’argent. « Ce travail est affreux : Tu dois faire du sport, peser tous tes aliments, et les salaires sont fluctuants en fonction des mois. »

La patience ne nourrit personne

Malgré ses difficultés administratives, elle continue à chercher du travail, sans titre de séjour dans la poche. Avec seulement les récépissés envoyés tous les trois mois pour prouver que son dossier est en cours. « Un jour, à la préfecture on m’a conseillée de m’armer de patience. Mais être armée de patience ne nourrit personne. »

En janvier 2025, un employeur lui donne sa chance. « Je venais de reprendre la boite de mon père, qui est tombé malade. Je ne suis pas de ce milieu, mais je n’avais pas le choix. Je me suis retrouvé à la tête de l’entreprise familiale. » Explique Louis qui était cuisinier avant cette nouvelle vie. Il embauche Marine pour la comptabilité de son agence qui compte 25 salariés.

Une salariée exemplaire

Marine satisfait pleinement son employeur qui vit des débuts compliqués. « Avec le départ de mon père, des membres de l’équipe sont partis. Il me fallait de nouvelles recrues solides. » Marine fait partie de ces salariées modèles. « Elle était là à 8 heures, elle se formait aux spécificités du métier. Je peux compter sur elle, j’ai besoin d’elle. »

Quelques couacs administratifs viennent assombrir le début d’année. En exemple, l’autorisation de travail est envoyée tardivement.

Voyage annulé

Marine peut enfin voir un peu l’avenir, d’ailleurs, avec son amoureux, ils décident de s’offrir un voyage au Japon. Le voyage de leurs rêves, pendant leurs vacances. Ce sera en septembre 2025.

Malheureusement, Marine ne reçoit pas son récépissé à temps. Les 3400 euros de billets d’avion sont perdus. Et Marine se retrouve sans papiers. Aucun récépissé, alors que le dernier se terminait le 4 septembre, et le voyage au Japon démarrait le 5.

« Je ne peux ni voyager, ni me marier, ni travailler« 

« Mon conjoint est français, mais sans papier, je ne peux même pas me marier avec lui. Je ne peux plus venir travailler, je ne peux pas partir en vacances. Je ne suis plus rien. » Marine s’interrompt, retient ses larmes et rajoute : « J’ai l’impression que même un animal a plus de droit que moi. »

La jeune fille détourne le regard, puis s’agace : Je suis pacsée, je travaille, j’ai un CDI, un casier judiciaire vierge, je parle parfaitement le français. J’ai étudié dans un lycée français, je viens d’un pays qui a été colonisé par la France, et je n’ai aucun droit ? Je veux juste pouvoir travailler et partir en vacances comme tout le monde. »

A 27 ans, Marine ne peut rien prévoir. Un enfant ? Mais de quoi demain sera fait ?

Actuellement en congés payés pour 15 jours, elle a décidé de se battre pour récupérer son titre de séjour et pouvoir retourner au travail.

« J’ai un boulot mais je ne peux plus m’y rendre »

Louis, son employeur ne comprend pas la situation : « Nous sommes allés au Tribunal Administratif, j’ai donné un courrier expliquant que j’avais besoin de Marine dans ma boite. On m’a dit que ma demande n’était pas recevable. Mais pourquoi ? Il s’agit juste d’une fille qui a un boulot et qui ne peut plus le faire. Cela met sa vie, ses projets en péril, et accessoirement, ma boîte aussi. »

L’avocate a décidé de faire un recours afin que Marine puisse continuer son CDI. « Vous savez, un français qui arrive au Gabon il reçoit tous les honneurs, il a la nationalité facilement. Un salarié français a le droit à la prime moustique ou la prime chaleur. Ici, je ne demande aucune prime. Je demande juste à être considérée comme une personne humaine. J’apporte de la richesse à la France. Je cotise pour ce pays. »

Je cotise, je consomme et je vis ici

Marine paie son loyer, consomme ici. « Je ne retourne au Gabon qu’une fois tous les 3 ans. »

Pourtant, il lui a fallu débourser plus de 1400 euros pour passer au tribunal pour un récépissé de 3 mois. « On ne parle même pas du titre de séjour ! »

Marine ne se tait plus. Au contraire, elle dénonce : « Je ne suis pas venue illégalement, nous sommes dans un pays mondialisé. A quoi servent ces frontières ? Ou alors que ce pays les ferme définitivement, si c’est pour briser la vie des gens. J’ai l’impression d’être un personnage de jeux vidéos à qui l’on fait vivre des aventures pas drôles du tout. »

« 4000 dossiers en attente à la préfecture »

Louis, quant à lui, écoute attentivement la salariée : « Je ne comprends pas comment on se retrouve à imposer des problèmes qui ne devraient pas exister. On se retrouve dans une situation dramatique juste parce qu’il manque un coup de tampon. Et ce retard peut briser une vie. »

Les associations telles que RESF dénonce le sous-effectif en préfecture. Selon elles, 4000 dossiers seraient actuellement en attente. « C’est la casse du service public qui retentit sur les plus faibles. » Explique Simon de Reseau Education Sans Frontières.

C’est une perte de temps pour tout le monde

Louis découvre ce milieu : « Moi, j’étais cuistot, je ne pensais pas possible de perdre autant de temps alors qu’il n’y a pas de problème. Marine est une bonne salariée, je veux la garder, elle veut garder son job. Elle cotise, vit ici, paie son loyer, qu’on lui laisse le droit de travailler. C’est quand même pas compliqué ! » Rétorque ce désormais chef d’entreprise qui avoue « ne pas être habitué à s’énerver. »

Quant à Marine, elle en baisserait presque les bras : « Si on veut que je retourne dans mon pays qu’on me le dise. Ce n’est pas ce que j’avais choisi pour moi. Ca ne fait pas partie de mes projets. Je pensais construire mon avenir ici. Mais, si je dérange qu’on me le dise plutôt que me faire vivre dans l’angoisse permanente. J’ai peur pour la France, on voit bien que le racisme monte, jusque dans les décisions politiques vis-à-vis de l’immigration. Au Gabon, on a le sens de l’accueil malgré la colonisation. Mais ici, pourquoi refuse-t-on des gens qui travaillent ? »

Une question qui hante nombre de personnes dont les dossiers sont en attente à la préfecture et ne peuvent plus travailler. Quant à Marine, elle peut compter sur son employeur qui a décidé de ne pas la lâcher. « Ce serait trop injuste pour nous, pour elle, pour la boîte si on devait rompre son contrat alors qu’aucun de nous ne le désire. Laissez Marine retourner au travail. »

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