« Service Rameau cherche médecin désespérement »

C'est sous forme de petite annonce que l'équipe du service rameau pourrait lancer son appel de détresse. Service psychiatrique recueillant des cas particuliers comme Alzheimer et démence, Le Rameau pourrait fermer au 1er janvier si aucun médecin n'accepte le poste. Immersion au sein de l'équipe.

C’est son premier boulot. A tout juste 21 ans, Adeline, aide-soignante, souffle sur son café un peu trop chaud. 18 mois qu’elle bosse à Rameau, et des souvenirs, elle en a des tonnes. De nombreux qui lui font sourire. D’autres qui lui mettent la larme à l’œil. Il faut dire qu’à Rameau, on touche le personnel, le fort, le concret, le plus triste et le plus joyeux. « Nous avons des Alzheimers totalement isolés, sans famille ni lien avec l’extérieur. Nous avons des personnes atteintes de démence, parfois agressives, mais parfois si attachantes. » Explique-t-elle. « Dans tous les cas, ce sont des gens qui ne s’en sortiront pas si notre service venait à fermer. »

« Tout y est passionnant« 

Elsa, infirmière, a quitté le service en juillet. Elle y travaillait depuis 8 ans et demi. « Mais je suis restée en psychiatrie. » Elle avait atterri à Rameau, par hasard. Elle y est restée « parce que l’équipe, l’ambiance, le travail, tout y est passionnant. » Claire, elle aussi infirmière, veut rester à Rameau, service, qu’elle a rejoint, voilà plus de 5 ans, après un détour en gériatrie.

En tout, 7 infirmières, 7 aides-soignantes et 3 ASH font tourner le service, nuit et jour. Les patients sont là souvent pour très longtemps avant qu’on arrive à les stabiliser et qu’ils puissent rentrer en EHPAD ou en hospitalisation ailleurs. Mais à Rameau, la prise en charge est tellement de qualité, que jamais un lit n’est resté vide. La liste d’attente est incroyablement longue.

Une liste d’attente et des lits toujours remplis

Quand les EHPAD et autres services ne parviennent pas à aider le patient dans sa pathologie, ils se tournent vers Rameau. « On prend le relais, sur le plan physique, psy, mais aussi juridique, pour les demandes de tutelle, etc. » L’équipe est soudée, les soignants parlent beaucoup entre eux. Parfois, c’est une ASH qui vient raconter le dernier secret d’un patient. C’est ce qui a retenu Elisa. « Au départ, ce n’était pas un choix, j’étais contractuelle, je n’étais pas à l’aise avec le monde de la psychiatrie. Et quand on arrive à Rameau, on se rend compte que les locaux sont trop petits, les lits sont à pédale, les fauteuils roulants passent à peine les portes. C’est assez déprimant, à première vue. Mais, je n’avais jamais vécu ça : une super équipe qui finit par te faire aimer le service et les patients. Ca fait 6 ans que je bosse là et j’ai envie d’en partir pour rien au monde. »

Se sentir utile dans son métier

Julia rejoint Elisa dans son analyse. « C’est vrai qu’en tant qu’aide-soignante, je m’imaginais plutôt en médecine ou en chirurgie, puis j’ai découvert Rameau, ses patients chroniques que l’on cocoone vraiment, on a dû mal à les quitter. Rameau, c’est notre autre famille. »

Karine, infirmière depuis 2 ans a rejoint Rameau à la sortie des études qu’elle avait reprises après 17 ans en tant qu’aide soignante à Gabriel Montpied. « On m’a proposé ce poste en psy, j’ai compris qu’on avait beaucoup à y apporter. Je me sens utile dans mon métier. On voit nos patients évoluer. »

Et Karine se rappelle. Une dame qui se sentait très persécutée, restait toujours collée à la porte. L’équipe a travaillé beaucoup avec elle et son mari. Ca a pris des mois, mais aujourd’hui, elle repart vivre à domicile. Elle est apaisée.

Des résultats surprenants

Car à Rameau, il faut du temps pour espérer un rétablissement. Aucune rentabilité donc mais des résultats incroyables. « On ne guérit pas vraiment, on soigne, on aide nos patients à être apaisés, on leur apporte du confort. » Explique Claire. « On diminue leur angoisse qui génère des insomnies, de l’agressivité. Notre but c’est qu’il soit bien, et dans ce cas, ils sont plus gérables. » Poursuit Adeline.

L’équipe organise des synthèses familiales durant lesquelles on tient au courant les parents ou enfants du projet de soin en cours du patient. Parfois, c’est plus compliqué, car les personnes souffrant de démence ou Alzheimer, sont parfois isolés de leur famille. « Nous avons aussi beaucoup de personnes âgées. On cumule. La folie, la vieillesse. Ces deux caractéristiques sont mal perçues par la société. On ne montre que la beauté, la jeunesse, les bébés. Nus devons faire preuve d’humanitude. » Explique Elsa qui ne comprend pas pourquoi les personnes âgées sont délaissées. « Ca dégoûte, ça fait peur, mais ça pourrait être nos grands-parents…Nous, à Rameau, on les appelle par leur prénom. »

Des patients à la prise en charge individualisée

Claire s’amuse à parler de certains d’entre eux. « Ils ont chacun leur mode d’emploi, il faut juste bien comprendre la notice. c’est une mécanique de précision, on tâtonne, on essaie. Et puis, on a nos affinités, certains accrochent plus avec les uns ou les autres, alors dans ce cas, on s’épaule. »

Dans l’équipe, une ASH est toute contente, sur le Boncoin, elle a trouvé le sac parfait pour l’une des patientes. Parfois, quand elle rentre à la maison, elle rafistole les vêtements des patients, reprend leurs tricots.

Des patients qui marquent

Et puis, parfois, certaines histoires de vie marquent. Elle avait 46 ans, et vivait seule avec son fils. Petit à petit, la démence l’a envahie. Elle n’arrivait plus à s’orienter, elle perdait son autonomie. Son petit garçon palliait tout : les repas, les toilettes. Un membre de la famille en leur rendant visite a donné l’alerte. La patiente fut prise en charge au CHU, mais elle fuguait, entrait dans des taxis. Petit à petit, elle a perdu l’usage de la parole.

C’est Rameau qui l’a accueillie. Elle ne parlait plus mais avait beaucoup de gestes de tendresse. Elle était calme et douce, il fallait la guider. Au début, elle écrivait frénétiquement le prénom de son fils. A la fin, même écrire, elle ne pouvait plus. Son fils est revenu la voir. Une mère qui ne savait plus qu’elle l’était. Un enfant qui a perdu sa maman bien avant sa mort. Elle est morte quelques mois plus tard, en EHPAD où elle avait été transférée.

Les yeux de Claire ont rougi pendant son récit. Ceux d’Elsa s’illuminent quand elle parle de la bibliothécaire qui a sombré peu à peu dans l’alcoolisme et l’anorexie. « Elle est entrée lentement dans la démence, elle achetait 10 fois les mêmes choses, c’est comme ça que son entourage s’en est rendu compte. » A 55 ans, elle perd son mari. Autour d’elle, des neveux et nièces cherchent à récupérer la maison et se disputant autour de l’héritage. Mais, la patiente est déjà loin. Plus tout à fait de ce monde. « Un soir, on nous l’a ramenée dans le service, elle était en hypothermie« . Elle a regardé Elsa et lui a demandé gentiment une pizza. Elsa court lui en acheter une. Elle mourra deux jours après.

Des rires aux larmes

Au service Rameau, on pleure donc parfois. On rit aussi. Adeline raconte : « Certains mangent les crèmes de jour, les laits de toilettes. Parfois, d’autres essaient de croquer dans les lettres du Scrabble ! » s’amuse-t-elle à raconter. « Quand il n’y a pas de bruit dans la chambre, on sait qu’ils sont en train de faire une bêtise ! »

Aucune formation spécifique pourtant n’est dispensée à l’équipe soignante. Adeline n’a que 18 mois de structure, mais elle est déjà armée. « Je me souviens d’une patiente schizophrène qui, à mon arrivée, était attachée, avec une sonde gastrique. Elle ne se nourrissait que de compléments alimentaires. elle refusait de manger. Elle disait qu’elle avait des rats dans la bouche. Et petit à petit, on a réussi à la nourrir. Bon au départ, elle ne mangeait que des frites, mais elle mangeait. Elle a pu repartir de notre service. Elle connaissait nos prénoms, notre signe astrologique, toutes les dates d’anniversaire des stars. On a ri avec elle. Elle était géniale. » Sourit tendrement Adeline, du haut de ses 21 ans.

Parfois c’est un coup de poing dans la figure « de la part d’un petit vieux » raconte Claire. « Ou même un coup de boule » surenchérit Elsa. « Ca m’a couchée ! et ça a cassé mes lunettes. » Alors, bien sûr, l’équipe soignante doit faire bloc, ce qui n’empêche pas la peur. « D’où notre rôle. Il faut apaiser les gens, la personne si elle est violente c’est qu’elle est mal. »

Une seule salle télé. Parfois des personnes qui ne se supportent pas. « On sait qui n’aime pas qui. On fait gaffe. »

Des sacrées journées

Adeline baille. Elle a pris à 6 heures ce matin. Après un tour des chambres, elle prépare les petits-déjeuners. A 7 heures, elle a fait les toilettes complètes. « Il faut user de pédagogie, certains ne veulent pas se laver. » A 8H30, tout le monde prend son petit déjeuner en salle. A 9 heures, Adeline et ses collègues débarrassent et remettent la table pur le midi. Puis, elle refait les lits. Elle prépare les patients qui partent en examens médicaux.

Elle préparera les repas du midi, qui arrivent en barquette. Mais chacun a un régime spécifique. « On reste avec eux, le temps du repas. » Adeline finira sa journée à 13H30, après avoir fait la vaisselle, et le ménage. « On coupe les ongles, les cheveux, on masse les gens quand ils ne se sentent pas bien. Parfois, une personne peut t’accaparer pendant 2 heures. »

Que vont-ils devenir ?

Elsa, claire, Adeline, Elisa, et les autres aiment profondément leur métier. Elles s’inquiètent toutes de la fermeture de leur service. « Ou vont-ils aller nos patients? Nous, on changera de service. Mais eux ? Aux Urgences, on ne les gardera pas, ils sont déjà débordés. Ici, c’est un lieu de vie, nous sommes pleins, même le week-end. des gens restent parfois des années. Et on nous dit qu’on va fermer parce qu’on ne trouve pas de médecin. Mais la direction a-t-elle réellement cherché ? Car, notre service n’est pas rentable, ça c’est évident. Et on a plutôt l’impression qu’ils veulent le fermer à tout prix, sans aucune conscience des drames qui vont se jouer derrière. »

Entre colère, tristesse et incompréhension

Elsa est en colère, Audrey elle, ressent de la tristesse et de l’incompréhension. « On peut faire des économies sur certains soins, c’est vrai. Mais dans notre service, on recueille, les personnes les plus fragiles, ce sont déjà des personnes oubliées. Et il y en aura de plus en plus, avec la vie qui augmente, on se rend compte que la démence et les maladies chroniques touchent les gens de plus en plus tôt. Et il faut penser aux aidants, ces membres de la famille qui n’auront plus de soutien. »

L’équipe du Rameau a donc décidé de s’organiser. En publiant une vidéo, en alertant les médias. « On sait que depuis le COVID on manque de 20 % de soignants. On a eu beaucoup de démissions, d’arrête maladie, alors des services ferment, qui ne rouvrent jamais. Ils en profitent. »

Tarification de l’acte en psychiatrie

De plus, la prise en charge à l’acte sera désormais aussi tarifée en service psychiatrie, à partir de 2022. « Et chez nous on ne fait pas trop d’actes payants, on masse, on calme, on soutient, on lime les ongles, on fait des entretiens avec les familles. Tout ça n’est pas remboursé par la sécu effectivement. Une journée chez nous, ça coûte cher, mais ça évite des drames. »

Alors, les filles s’amusent. « Il faut qu’on écrive une petite annonce pour trouver notre médecin. On pourrait lui dire que nous sommes une super équipe, motivée, dévouée avec des compétences acquises à force d’expérience dans le service. On a sauvé des gens. Comme cette dame qui avalait de la soude ou se mettait un coup de hache sur la tête. Aujourd’hui, elle chante, et va très bien. Fermer Rameau, c’est tuer des gens. »

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