Jean-Louis Borie, L’infatigable….

A Clermont-Ferrand, il est l'avocat le plus connu du milieu militant. Défendant les salariés, les victimes de la société précarisante, les antifas, les sans-pap, il était largement temps de lui tirer son portrait. Le rendez-vous était pris à l'heure du déjeuner. Au menu, lutte des classes et fraternité.

« Viens, on va d’abord chercher mon vélo ». L’ordre est implacable. Jean-Louis ne se déplace jamais sans sa bicyclette. D’ailleurs, chaque matin, il se lève à 5h30, boit un bol de café et se barre rouler une heure. Après, il peut démarrer sa journée. « Parfois je prépare mes plaidoiries en pédalant. »

Fils de paysans

L’avocat prendra un navarin d’agneau et sa purée maison arrosé d’une petite bière. On a rendez-vous à midi. A l’heure. Même en avance. On a le temps de se poser. Et vaut mieux, car l’histoire de Jean-Louis Borie commence en 1955. Ses parents sont paysans, mais la ferme marche mal, son père devient ouvrier d’usine, mais un terrible accident de mobylette le tue. Jean-Louis n’a que 6 ans. « Ma mère nous a élevés seuls, ma sœur et moi. »

Elle remplace son mari à l’usine et devient vite une militante syndicaliste. « A la CFDT de l’époque, hein. Précise l’avocat.

Une mère syndicaliste

Jean-Louis grandit dans le village de Haute-Loire, devenu trop petit pour lui. Il lui faut un lycée pour continuer ses études. Sa mère se fait embaucher chez Michelin. Ils déménagent à Clermont. « J’ai jamais compris comment ma mère avait été embauchée là-bas. Car à l’époque, ils faisaient beaucoup de contrôles. Ils n’embauchaient pas de perturbateurs. Ils devaient avoir besoin de monde. Ils avaient même des rabatteurs au Maroc. Et ma mère, déléguée du personnel dans son ancienne boite, syndicaliste, engagée, y a trouvé une place. »

Mobilisation contre la loi Debré

Michelin, dans les années 60 compte 30 mille ouvriers. Jean-Louis, lui, entre en seconde. Il a déjà la tête pleine de convictions. Et rencontre très tôt des membres du PSU qui lui font de l’œil. « Puis, je me suis barré à la ligue communiste. » Il devient l’un des leaders locaux  du mouvement lycéen contre la loi Debré qui supprime les sursis pour les étudiants. « Y’a même eu ma photo dans le Nouvel Obs de l’époque ! »

A la Ligue, il croise des personnages tels que Julien Dray ou encore Michel Field. « Je ne sais même pas s’il est encore vivant celui-là , et le premier a plutôt mal tourné.» Déclare-t-il sur un ton faussement naïf.

Au lycée, on n’en peut plus de cet élément perturbateur. On ne le veut pas en Hypokhâgne. Il se voit même refuser son redoublement. « Ca m’a tellement énervé que j’ai eu mention Bien au bac. On peut provoquer de l’agitation et être capable d’obtenir des diplômes ! » S’indigne-t-il encore revanchard.

Fac de Droit

Ce sera alors fac de droit. « C’était pratique pour un mec comme moi qui ne savait pas ce qu’il voulait faire. Je pouvais passer des concours. » Et les amphis deviennent de magnifiques terrains de jeux politiques. « On avait créé l’amicale des luttes qui regroupait toutes les gauches, pour faire concurrence au mouvement de droite. Et figure-toi qu’on a gagné les élections. Une majorité à la fac de droit, on a fêté ça. »

Victorieux, ils obtiennent un peu de moyens pour créer des événements politiques et revendicatifs. Mais pas seulement. « On a organisé un concert d’un groupe qui s’appelait Stress. Un autre groupe en faisait sa première partie : Téléphone. On n’a plus jamais entendu parler de Stress par contre… » Jean-Louis se souvient avoir collé les affiches dudit concert avec Aubert et Bertignac, totalement inconnus à l’époque.

Ce sera avocat

Dans les années qui suivent, Jean-louis (Borie, le seul à ne pas être devenu rock Star !) doit se décider pour son avenir. « Je ne venais pas d’un milieu culturel très riche. On n’avait pas la Pleïade à la maison. » Alors il se raisonne. Lui qui aurait aimé tenter Normale Sup continue le droit. « Devenir inspecteur du travail, ça m’aurait bien plu ! »

L’été, il bosse aux PTT qui proposent des recrutements. Mais on ne le prend pas. Déjà, il s’accroche avec les chefs.

Il quitte la Ligue Communiste. « L’organisation était beaucoup trop léniniste ». Décidément, la hiérarchie ne s’impose pas dans la vie du jeune militant. « Et le concours de l‘inspection du travail avait trop d’aspects techniques. Alors, avocat, c’était pas mal. »

C’est Marc Guillaneuf, collaborateur dans un cabinet de Riom, militant aussi, qui l’initie au travail. En effet, il s’installe à son compte et le prend comme avocat stagiaire pendant plusieurs années. « J’avais pas besoin de trop de sous. Un loyer, et de quoi manger. »

Plus tard, les deux hommes s’associent. Jean-Louis ouvrira le bureau à Clermont-Ferrand. « Marc m’a tout appris, il défendait les syndicalistes et a été président du Syndicat des Avocats de France. »

La défense des salariés

En 1992, Jean-Louis se sent prêt pour partir voguer seul à ses aventures. « Il faut être clair, on ne pouvait pas vivre que du droit du travail. Défendre les salariés ce n’est pas rentable. On faisait des divorces, des bornages de propriétés, mais notre réputation s’est faite en droit du travail. »

Le désormais maître Borie n’a plus besoin d’être encarté. Sa façon de faire son métier est sa forme de combat politique. « Dans un parti, tu manques de liberté. » Il militera aussi à la Ligue des Droits de l’Homme, et au Syndicat des Avocats de France.

Devenu ténor du barreau, il défend les objecteurs de conscience, les migrants, les salariés. « On n’aide pas les employeurs. »

En 47 ans de carrière, il se souvient de certaines luttes. « Sédiver dans l’Allier, les GMS en Creuse, ou Luxfer ici. Ce sont de sacrés dossiers. »

Bientôt 47 ans de carrière

Mais parfois, il ne peut s’empêcher de balancer son sac en rentrant du tribunal Administratif en hurlant « Punaise, ils n’ont rien compris. »

Parce que lui mieux que quiconque sait bien que la justice peut être injuste. « Il faut toujours des preuves. Mais parfois, on n’en a pas, cela ne veut pas dire que l’on ment. Mais les salariés n’ont pas les mêmes moyens que les employeurs. »

Jean-Louis plaide parfois bénévolement. « Quand les militants ne remplissent pas l’aide juridictionnelle mais que la cause est juste. »

En 47 ans, Jean-Louis en a vu des changements. Le premier qui le frappe : « La sociologie des avocats. Avant seuls les notables pouvaient être avocats. Désormais, on se rend compte que l’on peut accéder à ces études bien plus facilement. »

Bon pour le droit du travail, c’est différent. « C’est pas la matière la plus noble de la justice. »

En 1999, malgré ses coups d’éclat et ses positions radicales, il est élu bâtonnier du barreau de Clermont par ses confrères et consœurs. Il a siégé 6 ans durant comme vice-président de la conférence des bâtonniers.

Des idées de réformes

Bien sûr, de l’intérieur, on ne peut pas tout changer. Parce que Jean-Louis l’utopiste, opérerait bien à quelques réformes : plus de juge unique mais une collégialité. Une égalité vraie. « Il y a eu erreur de menuiserie et le procureur est placé dans la pièce au-dessus de nous. » Il aimerait un réel contrôle judicaire sur la qualité des procédures. « Et l’avocat n’a toujours pas accès au dossier dans le cadre de l’enquête préliminaire. »

Pendant 2 ans, le clermontois est élu président du Syndicat des Avocats de France. « Une expérience assez riche où l’on peut partager nos expériences et faire avancer quelques trucs. »

Affaire Wissam

Mais parfois, ça ne suffit pas. Jean-Louis parle de l’Affaire Wissam, ce jeune mort après son interpellation de la police. « Tout y est : les expertises mensongères, les témoins qu’on n’entend pas, l’harmonisation des déclarations, les reconstitutions ubuesques. »

Proche de la famille qui se bat depuis plus de 10 ans, Jean-Louis souffle : « Ca me révolte mais ça ne me décourage pas. » Reprend-il relevant la tête.

Jean-Louis continue donc de se battre. Deux de ses enfants ont suivi ses traces. 2 avocats. « Je craignais les avoir dégoûtés. Car tu es souvent absent. Je rentrais rarement avant 20 heures. Mais, ceci dit, je n’ai jamais loupé l’histoire du soir. »

L’homme, l’avocat est aussi le père de 3 enfants. Il n’a jamais réellement subi de pressions, sauf celles envoyées par les « fachos dans leurs lettres anonymes qui m’écrivent que je suis juste bon à défendre les étrangers et que je dois faire gaffe à ma gueule. »

Alors, s’il devait recommencer, il referait tout pareil, « Avec le même engagement. Mêlant fraternité et humanité dans son boulot. Je suis le même dans un tribunal ou chez moi. J’ai les mêmes convictions. »

Faire de la politique autrement

Etre avocat c’est se battre autrement pour celui qui n’a pas eu l’échine assez souple pour les  partis politiques. Et parfois même il se sent plus utile. « Quand un salarié ou une femme retrouve sa dignité à l’issue d’un procès, c’est plus qu’une victoire. »

Cela faisait trois semaines qu’il était avocat quand il a fait son premier procès en assises. L’histoire d’un viol comme défenseur de la victime. « Le mec a pris 15 ans de prison. La femme n’osait même pas se présenter. »

De toute façon, l’avocat clermontois ne croit pas au bienfait de l’enfermement. « Le milieu carcéral n’est pas un lieu d’insertion. »

Croquant dans la tarte aux poires, il est interrompu par la sonnerie de son téléphone qui le prévient de l’arrivée d’un message. Il explose de rire : «Ah, on me dit que mon CV est approuvé ! Punaise faut que je bloque tous ces numéros. »

Encore des projets

L’occasion pour nous de questionner Maître Borie sur l’après au CV suffisamment étoffé. « Ah mais j’ai pas envie d’arrêter moi. La retraite ne me dit rien. Je vais réduire l’activité, et transmettre. Mais tant que le corps et la tête marchent, je continue, et mes associés sont là aussi. » D’ailleurs, il est désormais président de l’école d’avocat de Montpellier, désormais, une nouvelle flèche à son arc.

La jeunesse, il aime bien ça. « J’ai appris des anciens, désormais on apprend peut-être de moi » dit celui qui vouait un culte à Henri Leclerc, avocat pénaliste, président d’honneur de la Ligue des Droits de l’Homme, membre du PSU et défenseur dans de nombreux procès retentissants, et qui a tenu la barre jusqu’à 85 ans.

Jean-Louis lui aurait aimé, par exemple, être l’avocat de Julian Assange. « Punaise, là il y en a des choses à dire dans ce dossier. »

En revanche, dans le procès d’Avignon, jugeant les violeurs de Gisèle Pélicot, il n’aurait « pas été très à l’aise. » Il s’insurge de l’avocate qui « fait son cinéma dans une vidéo sur les réseaux sociaux. »

Dignité

« Notre métier exige de la dignité. » D’ailleurs, lui a dû faire allégeance aux pouvoirs publics lors de son serment d’avocat. « A l’époque on devait jurer de ne rien dire ou publier qui soit contraire aux lois, aux réglements, à la sûreté de l’Etat et à la paix publique. » Mais dans une confidence obtenue sans peine, il reconnaît avoir croisé les doigts lors de son serment, certain de ne pas le respecter sur ces points-là. « Heureusement, la loi a changé en 1982 grâce à Gisèle Halimi et Badinter. »

13H45. Jean-Louis ne va pas tarder, il a rendez-vous à l’école des avocats. Mais avant, il voudrait rajouter : « Ce que j’aime dans mon métier c’est qu’on croise les gens dans des moments hors du temps. En dehors de la routine. Tu sais, je me rappelle les femmes qui occupaient leur usine. Tout leur quotidien avait changé. Les hommes géraient la maison et elles dormaient dans des tentes, entre elles. ou alors, lorsque je suis allé camper avec les GMS qui loquaient un site de Peugeot. Ces moments-là sont les plus beaux en termes de fraternité. Ce combat collectif, on ne le retrouve que dans le militantisme. »

D’ailleurs, ses clients deviennent souvent des copains. « La frontière est compliquée. »

L’heure à la plaidoirie

Parce que Jean-Louis se donne lui. « Pendant la plaidoirie, à un moment tu l’incarnes et tout se déroule tout seul. Tes tripes parlent, tes valeurs, tes émotions. A un moment, tu sens que l’ange passe. »

Souvent, Jean-Louis ressent des phénomènes physiques. « On sécrète des endorphines comme quand je fais du vélo. Même si parfois, on est frustré de la réplique ratée. »

Alors, il n’a jamais eu l’impression de faire des sacrifices, avec le plaisir du travail. Même si parfois, il n’a pas toujours été présent auprès de sa famille. « Quand j’ai rencontré Marie, elle savait qu’elle n’achetait pas un âne dans un sac. » Eclats de rire. Plus pour l’expression désuète.

L’expérience et la sérénite

« C’est une vieille phrase mais pourtant je ne me sens pas vieux. Enfin remarque, la dernière fois, dans le tram, un jeune s’est levé pour me donner sa place, ça m’a tellement énervé que je suis resté debout. » Avoue-t-il dans un sourire.

L’âge aidant, Jean-Louis aborde une sacrée sérénité. « Je n’ai plus rien à prouver. Je peux peut-être juste encore rêver d’un beau dossier qui sortirait de la norme. »

Pour le reste, alors qu’il décroche son vélo, il me lance « Ah oui, et j’aime lire aussi. J’ai même lu Celine et Houllebecq. Même si ce sont 2 sales cons. »

Il commence à appuyer sur la pédale et se ravise : « D’ailleurs, tu sais que j’ai demandé à chat GPT la différence de l’impact écologique entre un livre et une liseuse …ben à partir de 50 livres, il vaut mieux avoir une liseuse. C’est incroyable l’Intelligence Artificielle, tu peux tout lui demander mais l’humain doit garder le contrôle. » Fanfaronne-t-il gaiement.

Avant de s’écraser sur la selle, infatigable, curieux et passionné….

On l’imagine déjà au prochain feu rouge décoller les stickers du groupuscule néonazi clermontois ou appuyer fort sur la pédale pour doubler une Porsche ( A l’arrêt !) . Une course de la lutte des classes et une façon de rétablir les injustices. Belle allégorie de sa façon de faire son métier, tout en pédalant !

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