Michelin ou la terreur de ses salariés

L'entreprise clermontoise n'a de cesse de faire parler d'elle. Alors qu'elle supprime 2300 emplois, plusieurs salariés ont bien voulu nous raconter leur histoire avec l'entreprise de pneus : Pression, délocalisations, procès, mise au placard, maladie professionnelle, accidents du travail..Bienvenue dans le monde merveilleux de Bibendum

En 1997, Nathalie*, une ingénieure Recherche en Chimie part de Paris pour rejoindre l’entreprise Michelin à Clermont-Ferrand. Commence alors pour elle, une vie douce dans les volcans…Jusqu’à l’explosion dans son laboratoire, et une chute aux enfers.

« Mon métier consistait à prospecter et faire une veille sur les matériaux, je suis dans la recherche. » Nathalie, emmitouflée dans un gros pull, n’ose pas regarder dans les yeux. « Je manipulais donc beaucoup de produits. A Michelin, nous n’avions pas de protection, nous travaillions sans rien. » Certains avaient seulement ce qu’on appelle une hotte pour aspirer les produits : « Nous étions six dans le service, je m’entendais super bien avec les ouvriers et techniciens avec lesquels je travaillais. »

En 2014, alors qu’elle est dans son laboratoire de chimie, une machine défectueuse rejette du Propanthiol au lieu de l’aspirer. « J’ai pris toute la fumée dans le visage, je n’étais pas bien, comme assommée, avec de terribles douleurs à la tête et le visage brûlé. » Nathalie se dirige rapidement dans son bureau mais elle ne parvient même pas à manger. L’infirmière lui donne du paracétamol et la laisse repartir en bus. Le samedi suivant, épuisée de ses douleurs, et d’une diarrhée carabinée, elle se rend aux Urgences. « Quand je vomissais, on sentait l’odeur du produit. » L’hôpital appelle le centre anti-poison qui ne détermine pas de lien entre le produit et les symptômes. Chaque jour, pourtant, Nathalie sent son état se détériorer. Elle envoie des mails à son employeur pour le tenir au courant. Elle rencontre le médecin du travail qui lui donne de la vitamine D et du magnésium. « C’est sûrement psychologique, hormis vos brûlures sur le visage, bien visibles. »

Reconnue comme victime d’un accident du travail, Nathalie est arrêtée durant plusieurs mois. « Mais j’avais envie et besoin de travailler, j’ai donc voulu revenir. Ils m’ont mise sur un poste en Informatique, je travaillais à 40%, nous étions tous des gens totalement cassés. Certains revenaient de burn-out, de dépression. C’était une époque bizarre, nous avons été mis au placard. » Puis, Nathalie est envoyée en formation à la fac. « J’étais drôlement bien, les cours de RH étaient intéressants, j’aimais le contact avec les étudiants. » Mais à son retour, on lui indique que cette formation ne débouche sur aucun poste dans l’entreprise. « Le gestionnaire de l’époque me mettait la pression pour que je retrouve ma place, mais j’étais en mi-temps thérapeutique après mon accident du travail. J’étais constamment convoquée. » C’est un médecin qui refuse qu’elle reprenne le travail et Nathalie est déclarée en 2019 en invalidité à hauteur de 10 % suite à l’explosion dans son laboratoire. Elle souffre d’atteintes neurologiques mais aussi pulmonaires, et a depuis du diabète. « Personne ne m’a soutenue chez Michelin, hormis certains syndicalistes. mais dans cette maison, c’est comme ça, la mentalité est vraiment particulière, c’est comme une secte. » Lorsqu’elle reçoit son certificat d’aménagement de poste, Michelin répond qu’elle est inapte à tous les postes de l’entreprise. « Je ne peux donc plus travailler, je suis forcée de rester chez moi et de vivre misérablement alors que la faute provient de mon employeur qui n’a pas su ni me protéger de cet accident, ni me reclasser, ni même me soutenir. » Nathalie, accompagnée de son avocat, a porté plainte aux prud’hommes et au pénal pour empoisonnement, mise en danger de la vie d’autrui et abus de confiance. Maître Canis, son conseil, confirme que le management de la plus grosse entreprise clermontoise laisse à désirer : « Nous avons constamment des procès contre Michelin, et on se rend compte à quel point l’entreprise n’a aucun respect pour ses salariés. Je me souviens par exemple d’un monsieur qui, au tribunal, demandait simplement sa médaille du travailleur car il avait travaillé plus de 30 ans pour Michelin. La structure ne voulait absolument pas lui donner, alors que cela ne lui aurait absolument rien coûté. »

l’une des nombreuses victimes de Michelin

Même son de cloche de la part d’une ancienne salariée, d’une trentaine d’années. « Je me questionnais beaucoup sur notre liberté de penser, sur notre droit à émettre des réserves. Moi, je travaillais sur le côté environnemental et je n’étais pas du tout satisfaite de ce que proposait l’entreprise. Mais je ne pouvais rien faire. » L’ex-salariée dénonce elle aussi les pressions managériales. « Avec les délocalisations en Inde et en Europe de l’Est, on sentait le mal-être des salariés. Par exemple, quand j’étais encore dans l’entreprise en 2018, on nous disait qu’on était beaucoup trop chers, de 25% sur le site de Clermont« . Depuis, en 2020, Michelin a annoncé la suppression de 2300 emplois. « Et les syndicats ont une action limitée dans cette entreprise. Tout est parfaitement ficelé. J’ai préféré partir que de rester à demander sans cesse si nous pouvions avoir au moins des ecocup, car écologiquement parlant, ils sont vraiment très mauvais. »

Jean-Pierre Sérézat, ancien syndicaliste CGT Michelin s’est battu toute sa vie contre Bibendum. « A mon époque, il y avait plein d’ouvriers à Michelin, puis petit à petit, on les a remplacés par des machines ou de la main-d’œuvre à l’étranger. Ne restaient ici qu’en grande majorité, les cadres. Affiliés au syndicat de l’employeur. On a fini par abolir tous les moments de réunion. On a donné des droits aux cadres, comme la possibilité de faire du sport, etc, mais les ouvriers en 3*8 n’ont plus rien eu. Le fossé s’est creusé avec les hiérarchies. Et les ouvriers n’avaient plus de possibilité de dire ce qui n’allaient pas. Plus personne ne se croisait. On a supprimé tous les lieux et moments où l’on pouvait parler des problèmes dans notre entreprise. Aujourd’hui Michelin, à Clermont-Ferrand, c’est presque plus rien, il reste quelques têtes pensantes et des cadres. Mais il y a aussi l’ombre de sa terreur et de tous ses morts. »

Jean-Pierre, ancien ouvrier Michelin, Syndicaliste CGT

Jean-Pierre fait référence à toutes les victimes de maladies professionnelles déclenchées pour la plupart dans l’entreprise. Josette Roudaire sait de quoi il parle. A la tête d’une association de lutte contre l’amiante, son bureau est rempli de dossiers Michelin. « C’est vrai que les Ressources Humaines laissent à désirer dans cette entreprise. Ils perdent tous leurs procès en matière de maladies professionnelles. Les gens, malades, viennent témoigner à la barre. ils gagnent en 1ere instance. Mais Michelin fait appel. La victime gagne de nouveau. Plutôt que de les laisser mourir en paix, puisque le cancer de la plèvre, causé par l’amiante ne se guérit pas, Michelin va en cassation ! Parfois la victime est morte lors de l’audience, mais l’entreprise continue de plaider…Ils veulent l’épuisement de leurs salariés…Ont-ils oublié que sans leurs salariés, ils ne seraient rien… »

Josette Roudaire, Comité Amiante du Puy-de-Dôme

Michelin a annoncé 2300 suppressions d’emplois sur les 3 prochaines années, alors que le groupe fait 1,7 milliards de bénéfices et a maintenu un dividende de 367 millions à ses actionnaires ! Pourtant Michelin bénéficie du CICE (une aide pour l’embauche) à hauteur de 65 millions d’euros ! L’observatoire des multinationales a épinglé Michelin, la reconnaissant comme une entreprise profitant de la crise sanitaire pour se faire de l’argent : Elle a par exemple bénéficié à hauteur de 12 millions d’euros d’aide pour le chômage partiel, alors qu’elle distribue 367 millions de dividendes et supprime 2300 emplois !

https://multinationales.org/IMG/pdf/allobercy.pdf

*le nom de Nathalie a été modifié

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