Portraits de retraité.e.s – Épisode 1, Isabelle – « On ne peut pas accepter un truc pareil ! »

Suite aux annonces du gouvernement sur une nouvelle réforme des retraites, la mobilisation qui se prépare depuis quelques semaines devrait se concrétiser dans la rue prochainement. Nous, plus que des retraites, on a décidé de vous parler des retraité.e.s en faisant leur portrait afin de vous raconter leur vie et leur rapport au travail.

Il y a ceux qui ne travaillent plus depuis 10 ans et ceux qui s’habituent à peine à leur nouvelle vie. Mediacoop a décidé de vous parler des retraité.e. s, de leur vie et de leur quotidien sans le travail.

C’est avec Isabelle que l’on commence cette série. Elle a 61 ans, « bientôt 62 ». Cette dernière habite au Theil dans l’Allier, pas très loin de Saint-pourçain. Partie à 58 ans, voilà quatre années qu’elle profite de sa retraite. Ses trois filles vivent aux quatre coins de la France. Son mari lui, travaille encore. Avec la retraite, la jeune sexagenaire voit une nouvelle vie commencer. Ce matin, elle nous racontait son parcours.

Puy-de-Dôme, fonction publique et Michelin…

Isabelle est née à Riom. Sa mère est dans la fonction publique. Son père, comme beaucoup d’autres, travaille chez Michelin. Par conséquent, la famille bouge beaucoup. Clermont, Les Vosges ou Troyes… À part ça, enfance normale. Isabelle ne fait pas d’études supérieures mais passe quand même un bac général littéraire. Puis, c’est la vie d’adulte qui commence.

Une famille à nourrir

Très vite, le travail s’impose comme une nécessité. Isabelle se marie et de nouvelles bouches sont à nourrir. « Je suis arrivée sur le marché du travail rapidement car je ne trouvais pas vraiment ce que je voulais. C’était les années Mitterrand, il a ouvert des places de concours supplémentaires donc je suis arrivée dans la fonction publique. ». Isabelle bosse aux impôts. Elle trouve sa place tant bien que mal.  « On ne passe pas ce concours par hasard, ma mère travaillait dans les finances publiques elle-même. », précise-t-elle.

La famille déménage en Alsace puis souhaite rentrer en Auvergne. « J’ai voulu revenir mais les mutations étaient très difficiles à cette époque donc on a atterri dans l’Allier plutôt que dans le Puy-de-Dôme.».

Se sentir utile

Plus exactement, Isabelle est contrôleuse des impôts. Elle travaille seule car son poste est expérimental et n’est occupé que pour la première fois dans ce département. La jeune femme gère une cellule d’accueil spécialisée pour les gens en difficulté dans leurs demandes de dégrèvement ou dans la gestion de leurs documents. « Fonctionnaire c’est bien mais c’est aussi un boulet à la patte car on ne quitte pas ce travail, c’est une sécurité. Si j’avais été beaucoup plus jeune, je serais partie mais bon, quand on est mariés et qu’on a des enfants, ce n’est pas simple. ».

Mais Isabelle tient à le rappeler, il n’y a pas eu que du mauvais. Pour elle, son métier est un moyen de rendre un peu justice, d’équilibrer. « Ce dont on a besoin, c’est se sentir utile. Je gérais les gros dossiers et donc, j’avais l’impression que je rétablissais l’équilibre entre les petits qu’on contrôlait trop, c’était injuste et les gros qu’on ne touchait pas. ». Pourtant, petit à petit, le positif s’épuise. Les dernières années deviennent plus compliquées.

Le début de la fin

Un jour, c’est la boule au ventre. Le chemin du boulot à reculons. C’est surtout un supérieur qui harcèle. Psychologiquement et sexuellement. « Il a passé son temps à me démolir. Un management par le mépris. », explique Isabelle. Cette dernière peine à s’en remettre. Puis un accident de voiture lui fait frôler la mort. Elle se réveille sur un lit d’hôpital. C’est un deuxième coup dur. Pourtant, Isabelle retourne au travail dès que possible. Mais le quotidien devient compliqué. Elle a toujours été très émotive. La misère des gens la touche trop. « Je suis une éponge émotionnelle. À l’accueil, c’est très difficile. J’ai souffert, surtout avec les choix du gouvernement comme la suppression de la demi-part pour les veuves par exemple. On est confrontés à des gens qui touchent 900€ de retraite et qui ont des taxes d’habitation de 400€ à payer. J’étais à deux doigts d’aller trouver un ou une député.e.»

Après l’accident, les relations avec sa hiérarchie se tendent. «J’avais l’impression de leur arracher l’argent de leur poche directement. J’étais surchargée de travail car j’avais beaucoup d’expérience et je ne sais pas dire non. Mon supérieur se déchargeait beaucoup sur moi. ».

Isabelle pouvait partir à 55 ans. Pourtant cette dernière a attendu jusqu’à 58 ans « pour l’argent à cause des décotes… Je craignais d’avoir moins, je n’arrivais pas à avoir une simulation exacte de ce que ça allait être.» Finalement, sa carrière s’arrêtera brusquement après un burn-out. « Je n’en pouvais plus. Le déclencheur, c’est une gentille jeune collègue qui me demandait beaucoup d’aide qui m’a dit que je ne souriais pas. Elle avait raison. Je gérais trois services plus le contrôle déontologique de mes collègues. ».  

« Une retraite, ça se prépare »

Si Isabelle voit sa retraite arriver avec soulagement, les débuts n’ont pas été simples. « Ça a été difficile la première année car ça n’était pas facile de couper… Il faut un peu de temps pour décompresser. Mais le travail et son ambiance ne m’ont jamais manqué. ». Pour elle, le secret, c’est de bien préparer sa retraite. « Il faut préparer sa retraite avant de partir pour avoir des occupations. J’ai connu des collègues qui n’avaient rien d’autre dans leur vie que le travail mais ce n’est pas un argument pour dire qu’il faut retarder l’âge de départ. ».

Après toutes ces années, la jeune retraitée confie qu’elle aurait aimé être vétérinaire. Aujourd’hui, elle a le temps de se consacrer à sa passion : les animaux. « J’ai toujours été passionnée. Je vis à la campagne, on a des chiens, des chats, des chevaux…» Pas le temps de s’ennuyer. Isabelle rit. Pour elle, les journées sont même trop courtes entre le yoga, ses chevaux et les autres activités. « J’apprends encore à 61 ans ! ».

La méthode dure

« Mon mari, lui, plus il s’en approche, plus ça s’éloigne. Sa retraite, c’est comme un mirage. », ironise Isabelle. Son compagnon travaillait à la DDE puis ses compétences ont été transférées au Conseil départemental. De 60 ans, son âge de départ est passé à 62 puis 63,5. « Tout le monde n’a pas un parcours linéaire. Réunir ses 43 années, ce n’est pas simple surtout pour ceux qui mènent leurs études assez tard. ». Pour elle, il va falloir se battre. « J’aimerais que les syndicats en prennent vraiment la mesure. Ils sont unis mais j’ai peur qu’à un moment, il y en ait un qui vende son âme au diable. Ce qu’il faudrait, c’est qu’il y ait une vraie grève, la méthode dure ! ».

Ce matin, Isabelle a conduit son mari chez le médecin. Elle pense à tous les travailleurs. « Il y a un manque de reconnaissance du travail que font les gens. Parfois, je suis triste de voir comment certains se résignent. Moi, je suis partie à 58, ok j’étais usée mais j’admire ceux qui continuent. Ce n’est pas simple. On ne peut pas se résigner et accepter un truc pareil, surtout quand on sait que les caisses des retraites sont excédentaires. ».

Avant de se quitter, on lui demande ce qui la qualifie le mieux. « J’ai beaucoup d’empathie. Peut-être trop mais j’aime les gens, j’aime beaucoup la vie, surtout quand on n’est pas passée loin de la perdre. », répond cette dernière, le plus simplement du monde.

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