Mort du Ravi, que vive la presse indépendante !

Nous vous l'annoncions ce week-end, le journal satirique marseillais Le Ravi a été enterré comme il se doit, vendredi soir, du côté de la gare Saint-Charles, après 23 ans d'édition mensuelle. L'occasion pour nous de vous rappeler que la presse indé est en voie d'extinction.

« Alors, ça va à Mediacoop? » nous interpellent souvent les personnes qui nous reconnaissent dans la rue. On a toujours la banane, et on positive. On a toujours payé les salaires, et même les stagiaires. Mais, en vrai, on galère. Il nous faudrait au moins deux autres journalistes, un autre éducateur aux médias et bien 100 mille euros pour réaliser tous les projets dont on rêve.

Car, du boulot, il y en a ! Des enquêtes à réaliser, des ateliers d’éducation aux médias, des documentaires, des livres à écrire. On nous appelle sans cesse sur l’actualité à couvrir.

Mais, le constat est clair : On manque de moyens.

Et, si on tient encore le choc, ce n’est pas le cas de tout le monde. Le monde médiatique s’effondre, tant dans sa substance et son contenu que dans son système.

Evidemment, ceux qui trinquent en premier lieu, ce sont les médias pas pareils, ceux qui ont toujours appris à survivre, grâce à la passion de ceux qui les tiennent.

Mais, un jour, on s’épuise.

Depôt de bilan vendredi

Du côté de Marseille, c’est ce qui vient d’arriver. Las de chercher de l’argent, de vivre de contrats précaires, l’équipe a déposé le bilan vendredi. Le Ravi est mort.

Pourtant, le journal était moteur dans le monde de la Presse Pas Pareille. Seb était de toutes les manifs, rencontres, assises et discussions pour trouver des solutions. Mutualiser, aller au ministère en chemise blanche, créer un syndicat de la Presse Pas Pareille, les idées n’ont pas manqué ces dernières années.

Précaires depuis 2009

Mais, Le Ravi est bel et bien mort. « Je suis en train de trier les journaux, le premier est sorti en 2003. Le numéro 68, soit celui de novembre 2009 titre « Y-aura-t-il un Ravi à Noël? » Pour te dire comme la galère remonte à quelques temps déjà…« Explique Seb, ex-journaliste du Ravi.

La diffusion n’était plus suffisante, et malgré des tentatives de réinvention comme les ateliers d’éducation aux médias, les dettes ont commencé à s’accumuler. « Pas énorme du tout, mais, je crois qu’un jour, on a fait une réunion et on a fait un tour de table, tout le monde était fatigué. »

Absence d’aides publiques

Il faut dire que du côté PACA, c’est pas la joie. La région, depuis qu’elle est passée à droite, a cessé d’aider les médias indépendants. Puis, le département, qui avait une ligne « aide aux médias associatifs » a préféré financer ailleurs. La mairie n’avait jamais soutenu le canard, puis depuis le printemps marseillais, un petit espoir s’était instauré. « Ils nous ont sollicités pour des actions d’éducation aux médias du côté du 4eme et 5eme arrondissement. Mais, on a reçu l’ordre de paiement le jour de notre liquidation. Et ils nous ont acheté un encart de pub un jour. »

Aides à la presse insuffisantes

Seb en veut plus aux pouvoirs politiques qu’aux lecteurs qui n’arrivent plus à investir dans l’information, au vu de la crise économique. « Et quand tu vois que Roussel se permet de dire qu’il est pour la France qui bosse plutôt que celle qui touche les allocs. Il me fait marrer, lui. Doit-on lui rappeler que son parti ne serait rien sans financement public ? Et que l’huma est un des journaux les plus subventionnés de France, en proportion avec ses ventes ? « 

Pour lui, comme pour les journalistes du Monde Diplomatique, l’information devrait être considérée comme un service public, au même titre que la santé ou l’école.

Le Ravi, comme le reste de la presse indépendante ne pouvait compter que sur le Fonds de Soutien aux Medias de Proximité et de sa subvention de 20 mille euros par an. « Et, là on n’a même pas de nouvelles, alors qu’on a rempli les dossiers en février, pour l’année 2021. »

Crise économique et lecteurs en baisse

Alors, Le Ravi a voulu compter sur ses lecteurs. « On a levé 65000 euros. Ce n’est pas rien. » Mais seulement 1500 abonnés. « La Ravilution n’a pas eu lieu » s’amuse le journaliste, désormais au chômage. « Le contexte économique est complexe. Mais aussi, le monde de l’information. La fondation Jean Jaurès a exprimé la stratégie de l’évitement par rapport à l’information. On n’a quand même pas que des bonnes nouvelles. Les gens préfèrent ne plus s’abonner, ne plus s’informer, mettre des œillères, car l’actualité est déprimante. D’un côté, ils râlent de la médiocrité de BFM TV, de l’autre, ils ont besoin de penser à autre chose que la fin du monde… « 

Le monde de la presse indépendante touché

C’est ainsi que la crise médiatique fait tâche d’huile dans le monde entier des médias. Et en premier lieu, dans le monde de la presse indépendante. L’Arlésienne, (du côté d’Arles, comme son nom l’indique) a décidé de faire une pause, Bastamag a annoncé dans un de ses éditos ses difficultés financières, L’Age de Faire convoque une réunion de crise en septembre pour parler de son avenir. Le journal pourtant écolo, dans cette période où la question du climat est centrale, a perdu un abonné sur cinq en quelques mois.

« Mais, les lecteurs ne sont pas responsables, moi je suis désolé de l’hypocrisie du pouvoir qui nous parle de combat contre la fake news mais laisse crever les médias critiques. » S’agace un tantinet Seb.

Information de l’immédiateté

L’immédiateté de la société actuelle, avec ses désabonnements en un clic, et les multitudes d’informations sur le net, n’aident pas la profession des journalistes. « Nous étions un mensuel, et je crois que ça, ça ne marche plus dans cette société qui va vite. »

Alors, Seb aurait presqu’envie de déprimer. mais pas complètement. « Il se passe de nouvelles choses, des nouvelles générations, mais c’est vrai qu’il ne faut plus rien attendre des pouvoirs publics. Je crois qu’on ne vivra plus vraiment du journalisme. un peu à l’image des pigistes ou du photojournalisme. »

Des lecteurs exigeants

Bon, on voudrait bien rassurer Seb et lui dire que parfois ça marche. mais le seul exemple qu’on a, à donner c’est la Furia, la nouvelle revue d’extrême-droite de Marsault et Papacito qui a vendu plus de 60 mille exemplaires de son premier numéro.

Pas de quoi se réjouir donc…

« En fait, ce sont les acteurs de contre-pouvoir qui sont en difficulté, et on a remarqué que le lecteur est devenu exigeant. Voire intransigeant. Nous, on a perdu des abonnés car on se permet aussi de critiquer la gauche, ou l’extrême-gauche dont font partie nos abonnés. Mais, désormais, les gens ne lisent que les informations avec lesquelles ils sont d’accord; Cela provient du flux permanent. On se complait là-dedans, et on ne veut pas être contredit. »

Du bon vin plutôt que des mauvaises nouvelles

De nouveaux modèles seront donc à inventer, d’ici peu si on veut que la presse indépendante survive à l’écrasement qu’elle subit de la part des pouvoirs publics et de la crise économique.

Pour sa part, Seb va changer de voie et aller faire les vendanges quelques temps, même s’il gardera un pied dans les médias indépendants. « Pour l’instant, au lieu de distiller les mauvaises nouvelles, je vais tenter de faire du bon vin. »

Autant trinquer encore un peu, en créant un syndicat de la presse libre et en épinglant les faux et usages de faux, ou autre détournement de fonds publics.

Et se dire qu’au moins, on n’aura pas vendu notre âme au diable…

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