Pour Aurélie, pas d’élément déclencheur. Pas une grosse claque devant les infos ou un événement plus marquant qu’un autre. « C’est très bizarre à chaque fois quand on me demande mon parcours car je n’ai pas l’impression d’avoir commencé à militer. J’ai toujours milité. Je galère à trouver un point de départ. », explique la jeune Clermontoise.
Autour d’un café, sur une terrasse du centre-ville, on tente quand même de dérouler le fil. Née au milieu des années 90, Aurélie vient d’une petite bourgade pas loin de Nantes, ville qui représente beaucoup dans son parcours. « Il y a une culture du bloc là-bas. J’étais beaucoup sur des manifs pas vraiment non-violentes. Nantes, c’est particulier. », assure cette dernière. Elle est au lycée au moment de la loi Travail. Des années qui forment sa culture militante. Ce sont ses premiers contacts avec une police violente. « On était confrontés à ça, les gazages, la police qui frappe. J’ai un ami qui a perdu une oreille à 16-17 ans. ».
Ses premières manifs, elle y va en cachette car n’ose pas le dire à sa mère. « Elle a un peu peur de ces trucs-là. À Nantes, on dépeignait les manifestants comme des ultra-terroristes qui faisaient la révolution. ». Puis elle déménage à Rennes pour poursuivre ses études. Rennes 2. « Ça continue mon chemin. Quand t’arrives et que tu vois Vive la Commune en grand sur le bâtiment B, ça pose un peu les choses. », lance-t-elle, sourire aux lèvres.
Un combat en entraine un autre
Après la fac, Aurélie atterrit à Greenpeace où elle est salariée. Elle y assure entre autres le recrutement d’adhérents et rencontre des gens partout en France. C’est aussi la découverte de la lutte non-violente. « Au moins, on ne peut jamais nous dire qu’on avait tort car on était violents. », résume la militante.
Son parcours est fait de rencontres, d’opportunités mais aussi d’un besoin urgent, une nécessité de dénoncer les inégalités. « Je me rappelle de cours de géo en 6e ou 5e, c’était écrit dans les manuels qu’on allait galérer en eau potable en France dans 20 ans. Là, on est 20 ans plus tard et on galère en eau potable. Je n’étais pas militante mais je me disais déjà y’a un truc qui va pas. Le féminisme, c’est pareil. Tu nais en tant que femme basiquement, il n’y a pas de déclic féministe. Il y a juste des choses dans la vie qui font que t’es obligée de militer en fait, d’avoir une pensée militante si t’as envie de t’en sortir un peu. La culture patriarcale, elle t’arrive rapidement dans la gueule. ».
« Moi et mes valeurs ».
Vous l’avez surement croisé dans les rassemblements, en manif ou en conférence. À Clermont et autour, Aurélie est de tous les combats. « À Clermont-Ferrand et en Auvergne, j’étais assez surprise par les formes que prenait le militantisme au départ. C’est plus soft, je ne voyais pas trop l’intérêt mais au fil du temps, j’ai vu qu’il y avait des gens qui bougeaient tout le temps partout. Le truc qu’on arrêtait pas de me rabâcher quand je suis arrivée c’est que Clermont, est la ville qui a le plus d’associations par habitants au mètre carré. Les associations se font vivre entre elles. C’est beau symboliquement. Ça permet aux gens de se donner des coups de main, de ne pas se sentir seuls dans le militantisme. Il y a un esprit vraiment fédérateur. ».
On demande : « comment fait-on pour être tout le temps mobilisé ? ». « En fait, moi je me suis posée la question dans le sens inverse. Je me dis que c’est quelque chose que j’ai envie de faire dans ma vie. Il y a des écueils dans notre société. Moi avec ma petite gueule, je vais pas réussir à tout faire mais le minimum syndical, c’est au mois d’essayer et j’ai pas envie de dire qu’une cause est plus juste que l’autre. Je ne veux pas choisir. Je me vois mal aller militer pour l’écologie et pas pour les sans-papiers à côté alors que ce sont des sujets intimement liés. Pareil pour les questions féministes ou d’éducation. Tout se relie. Je ne vois pas ça comme du multi-casquette. C’est une seule casquette avec moi et mes valeurs faisant à peu près ce que je peux pour m’y retrouver moi. », répond Aurélie.
Des joies et des peines
Si elle devait définir son engagement, elle dirait qu’elle est une militante acharnée. Aurélie est partout sur le terrain mais garde aussi un œil sur l’actualité. Au moment de l’entretien, nous sommes en pleine mobilisation des agriculteurs. « J’ai pas la position la plus légitime pour en parler. J’ai grandi dans une bourgade de Nantes, je les connais un peu mais je ne suis pas agricultrice. On n’a pas du tout les mêmes valeurs mais moi je m’intéresse aux questions agricoles par le prisme de l’écologie. », indique celle qui a été référente Agricole et Forêts à Greenpeace Clermont. « J’ai réfléchi à ces questions-là. Les problématiques que les agriculteurs soulèvent, elles sont légitimes. Si t’as pas les conditions matérielles d’existence, alors que t’es censé les fournir au monde, c’est pas possible. En tant qu’écolo, je suis pour plus d’agriculture, pour une agriculture durable. Les revendications sont légitimes mais on n’a pas forcément les mêmes cibles. Mais je ne sais pas comment accompagner ce mouvement car je ne veux pas prendre la position d’une donneuse de leçon. », poursuit cette dernière.
Le prisme de l’écologie ne s’efface dans aucune situation. Et ce n’est pas toujours facile. « J’entendais à la radio ce matin que les gens qui naissent aujourd’hui, on n’est pas surs que lorsqu’ils auront trente ans, ils aient des conditions habitables sur terre. C’est un truc qu’on dit toute la journée nous et les gens pensent qu’on est pessimistes. Ils n’ont pas la case long-terme dans leur tête. On s’est déjà retrouvés à des marche climat sans personne. Puis on en a pris plein la gueule. C’est fatiguant. Tu vas un diner de famille, au taf ou dans la rue, tu t’en prends plein la gueule. », souffle Aurélie.
Également entendu à la radio, par nos journalistes cette fois, les personnes de gauche auraient plus de chances de tomber en dépression. « Si on avait une société a peu près saine, ça ne serait pas le cas. On est obligés de se battre pour des conditions décentes d’existence. Moi je ne me bats pas pour conserver l’ISF. Je ne me bats pas pour mes milliards. Je veux qu’il n’y ait pas de gosses à la rue à Clermont-Ferrand. Un minimum quoi. C’est nous les précaires, les galériens qui sommes obligés de nous organiser entre nous. Encore hier, c’était pour trouver des chaussures à un homme qui marchait pieds nus. », réagit la militante.
« Mais alors, comment rester optimiste ? », nous demandons. « J’te dirai quand j’aurai trouvé. », lance sans délai celle qui a acheté il y a quelques temps le livre « comment ne pas devenir dépressif quand on est écolo ». Plus sérieusement, Aurélie parle du « care » militant, cette notion de prendre soin de soi et soin des autres. Notion inhérente au militantisme mais encore en phase de développement.
« De toute façon, c’est ma chance, je n’ai pas eu de point de départ dans le militantisme donc je n’ai pas d’alternative au militantisme. C’est ma vie et j’aime ma vie comme ça. Je profite pendant que je peux militer. », conclut Aurélie, déjà au téléphone au moment où nos chemins se séparent. Pour elle, direction place de Jaude pour rejoindre une action organisée par Emmaüs.
Crédit : la photographe Demusa.