Nous étions en 2003, 2004 peut-être. Je faisais un stage à M6 Nantes (nulle n’est parfaite !) et j’ai dû couvrir ce qu’on appelait communément le procès Scream. Un gamin de 17 ans avait tué de 42 coups de couteau, Alice, une adolescente de 15 ans. Ils étaient amis. Julien était passé voir sa camarade, avait bu une limonade avec elle et son père, avant de proposer une balade dans le square, à côté de la maison de la victime. Alice avait accepté. Mais à 200 mètres de chez elle, Julien a sorti un couteau et l’a poignardée 42 fois, avant de s’enfuir. Dans son sac à dos, le masque de Scream, un film qu’il avait regardé des dizaines de fois avant de passer à l’acte.
Alice a eu le temps de dire le nom de son assassin avant de s’effondrer dans les bras de son voisin, alerté par ses cris. Avant de mourir, elle a aussi soufflé « Dites à mes parents que je les aimais. »
Procès Scream en 2004
Je me souviens parfaitement de ce procès, pourtant à huis clos, car l’accusé était mineur au moment des faits. Puis, Je me souviens de son arrivée dans le box, et combien je l’avais trouvé beau. Je me souviens aussi de sa petite soeur, entourée de ses parents, de ses larmes, et m’être dit. « Punaise, quand tu es parent, et qu’on t’appelle pour te dire que ton gosse a tué… »
Julien avait pris 22 ans, puis 25 ans en appel. Nous étions en 2004. Et déjà, on parlait de l’impact des écrans, de cette confusion entre fiction et réalité. Le jeune assassin était obnubilé par ce film, et avait simplement dit pour sa défense : « Je pensais que je pourrais faire machine arrière, comme avec une télécommmande. »
25 ans de prison
Mais, à l’époque, il avait été reconnu responsable de ses actes. Et si l’impact du film avait été évoqué, il n’avait pas été retenu comme raison suffisante de passage à l’acte. En revanche, l’éducation des parents avait été questionnée, notamment parce que ces cadres voyageaient beaucoup et certains estimaient que leur absence répétées pouvait déstabiliser l’enfant.
J’avais 23 ans à l’époque. C’était la première fois que je me confrontais à une affaire aussi sordide. Mais, j’avais acquis le fait qu’un acte peut ne pas être excusable, il doit cependant être compris, analysé. Mais, des assises de Nantes, nous étions tous ressortis sans réelle réponse. Julien était resté mutique. Il avait fait appel quelques jours plus tard, ce qui avait désolé les parents d’Alice.
Des saluts nazis et des excès de violence
Plus de 20 ans plus tard, des faits un peu comparables se sont reproduits. Si ce n’est que le jeune homme s’en est pris à une adulte, dans l’enceinte d’un collège. Il semblerait que le collégien n’ait pas de remords et qu’il était décidé à tuer, peu importe quelle AED. Un gamin qui avait été surpris en train de faire des saluts nazis et avait des excès de violences. Un gosse qui détestait les surveillants parce qu’à cause d’eux, il ne pouvait rien faire, avait-il confié à un camarade. Exclu deux fois de son établissement, isolé, considéré comme « bizarre » par les autres élèves, il était peu sociabilisé.
Qu’est-ce que cela nous raconte de la jeunesse ? Bien sûr, les réseaux sociaux, selon les pédopsychiatres, empêchent l’empathie, puisque pour connaître l’empathie, il faut que l’émotion circule entre deux personnes. Et non pas entre une personne et un écran.
Une infirmière scolaire pour 1500 élèves
Mais, que peut-on dire du suivi psychologique et psychiatrique de ces enfants, quand on sait qu’il faut en moyenne un an et demi d’attente pour un rendez-vous dans un Centre Médico Psychologique ? Une infirmière scolaire pour 1500 élèves en moyenne, une assistante sociale pour 1600 élèves…
Aujourd’hui, le drame n’est pas un fait divers, il est le fruit de 20 ans de laisser-aller en matière de prise en charge des troubles de nos enfants.
Pas de fait-divers
Il y a plus de 20 ans, déjà, Julien, du côté de Nantes, prouvait que la violence était multifactorielle.
Cette violence, on la retrouve partout. Sur les bancs de l’hémicycle où je me souviens avoir emmené des gosses placés par la PJJ. On leur avait demandé d’être silencieux et discrets, pendant les discussions. Eux-mêmes, petites racailles de la république, avaient été choqués par les personnes qui se coupaient la parole et s’insultaient snas même avoir recours à un langage châtié.
Violence de la politique
Cette violence, on la retrouve dans les décisions gouvernementales. Hier, Retailleau a annoncé la dissolution de Lyon Populaire et La Jeune Garde. L’un est un groupuscule néonazi, et l’autre un collectif antifasciste. Comment peut-on mettre dos à dos, ces deux structures ? En quoi l’antifascisme peut-il être interdit en France, alors que cela devrait être un devoir pour toutes et tous de l’être?
Enfin, la violence sociétale, c’est celle qui déloge, assoiffe, affame, précarise, met en compétition, punit l’enfant par le pouvoir de l’adulte. L’injustice sociale et les inégalités ont rendu ce monde violent, jaloux et dangereux.
Une jeunesse en malaise
Dans les ateliers d’éducation aux médias, mais aussi durant les cours distribués à l’université, j’ai pu quantifier le malaise des jeunes. Crises d’angoisse, manque de repères, isolement, dépression, anorexie, troubles divers.
Tous ces maux ont trouvé leur racine dans la violence de la société, certes exacerbée par les médias et les réseaux…Il n’empêche…On pourra continuer de mettre des jeunes en prison, on n’empêchera pas les drames et la haine en amont, et celle qui en découle.
Notre société est divisée, considérablement menacée par les idées mortifères de l’extrême-droite et ses théories de classement humain. L’école n’apprend plus à faire de son mieux, mais à faire mieux que les autres. Le dépassement de soi a été remplacé par la compétition envers autrui.
Société spectacle
Dans une société spectacle où un influenceur idiot sans aucune réflexion intellectuelle sur le monde qui l’entoure gagne plus d’argent qu’un neurochirurgien ou un prix Nobel de physique. Une société dans laquelle Cyril Hanouna fait plus d’audience que Karim Rissouli. Il ne faut plus s’étonner, s’offusquer du mal-être de nos enfants. Le masculinisme a fait ses preuves. On a appris aux jeunes garçons qu’une femme n’avait pas le droit de dire non. On a appris aux filles qu’il fallait être belle et ne pas trop dire non.
Notre société est malade, d’un manque de moyens cruels dans la prise en charge de la santé, qui plus est mentale, surtout quand elle concerne les nouvelles générations.
Comprendre sans juger
La mort de cette mère de famille indigne comme celle d’Alice 20 ans plus tôt. Mais, il reste à chercher à comprendre, comment aujourd’hui, et déjà hier, des gamins peuvent passer à l’acte, sans regret, sans ancrage dans la réalité, sans prendre conscience qu’ils ont bousillé des vies, en plus de la leur ?
Il existe des crimes odieux révélant la violence de notre monde. Il existe aussi ceux que l’on s’inflige à soi, l’automutilation, l’anorexie. Une façon féminine de commettre un meurtre, le sien. Il ne fait pas la Une des journaux, il n’apparait pas comme un fait-divers. Mais notre jeunesse se meurt, et ce sont pas les portiques à l’entrée des lycées qui y changeront quelque chose…
NB : Photo prise lors d’un atelier d’éducation aux medias
1 réflexion sur “La violence de ce monde…”
J’ai regardé il y a quelques mois, sur Arte TV, une série de films réalisés par Michael Haneke. L’art du cinéaste consiste à faire voir des actes d’une violence inouïe. on est au début des années 1990 et Haneke a perçu avant beaucoup d’autres, le malaise dans la civilisation. faire le mal et en faire une scène de la vie quotidienne de sujets qui raisonnent mais qui sont affligés d' »une glaciation émotionnelle ». l’affect que l’autre peut ressentir s’efface devant le projet de la toute puissance d’un pouvoir qui n’est plus guidé par la loi. Ces sujets ne sont pas des gosses ou des gamins car ils ne sont plus en lien avec l’autre, que ce soit le parent ou le groupe. L’école ne peut pas accueillir un montre qui est hors sujet. être c’est faire avec ceux qui nous entourent. alors est ce que les écrans matérialisent cette coupure avec le monde ou la réalité. Non car les individus psychotiques non soignés peuvent poignarder aussi l’autre sans avoir jamais vu Beny’s Vidéos ou Funny Games. Il existe des enfants dont le comportement social agressif, ne supportant pas la frustration, en feront des assassins adultes car la mort les questionne. Seul, ils sont en proie à cette pulsion incontrôlable. Le trouble psychique s’alimente sans doute à un morceau de réel qui va le faire exploser. » je ne supporte pas les auxiliaires de vie scolaire ». c’est une forme de radicalité que l’on retrouve dans l’extrémisme religieux. Quelle prévention ? Je dirais que seuls les parents peuvent alerter. Et si le rdv avec un CMP est trop incertain, il faut utiliser un autre moyen. Les parents écrivent au Juge des enfants pour signaler que l’enfant va mal et que sa santé est en danger. Le JDE recevra les parents rapidement et pourra demander qu’une expertise soit réalisée. Des soins pourront être décidés et la vie de l’enfant fera l’objet d’une attention particulière. On voit donc que les moyens existent mais qu’ils ne sont pas connus voire acceptés par nombre de parents. Faire appel au juge des enfants, c’est être parent responsable. C’est ce qui se passe au Canada.
IL faudrait aussi, en interne, un observatoire des comportements agressifs, de la maternelle à la fin du premier cycle. cela suppose et une gestion psychologique et non exclusivement disciplinaire des plus gros problèmes et une équipe médicale présente dans les écoles.
La dépression des adolescents par contre c’est autre chose et un peu un passage obligé vers la responsabilité. Cette transition peut être mise à mal par une éducation trop exigeante et des programmes qui conduisent l’élève au burnout. Tout élève doit être considéré comme sujet et en tant que tel, ses capacités d’apprentissage lui sont reconnues. c’est ce que beaucoup de profs ont compris. L’ado qui n’a pas la moyenne et un ado normal, digne d’intérêt car l’être humain n’a pas besoin de notes pour advenir mais d’un regard bienveillant.