Procès de Will, condamné pour un tag en la mémoire de Wissam

Ce mercredi 14 octobre, quelques personnes sont venues devant le tribunal de Clermont-Ferrand, apporter leur soutien à Will, militant antifasciste poursuivi pour avoir taggué un passage piéton du prénom du jeune clermontois mort dans un commissariat de police. Il a été condamné à 6 mois d’emprisonnement avec sursis. Retour sur un procès à connotation politique.

Will porte le blouson « Justice pour Wissam ». Il attend patiemment le déroulement des autres affaires, écoutant les réquisitions d’une jeune procureure qui n’hésite pas à demander du ferme pour chaque accusé. « Quand c’est trop, ça perd toute sa valeur, personne ne la suivra.. » me chuchote un avocat. Il n’empêche que pour les deux affaires précédentes, son discours fait froid dans le dos. Will n’a pas peur, il fait face. Quand il est appelé à la barre, il est prêt.

D’abord la juge, Maître David, rappelle les faits. Le 5 décembre 2019, lors de la manifestation contre la réforme des retraites, Will est interpellé alors qu’il est en train de tagguer à la bombe acrylique le prénom de Wissam sur un passage piéton. Dans son sac, la police retrouve des fumigènes, des pétards, et des autocollants que la juge qualifiera « d’extrême-gauche » . Will justifie : « Non, juste anti-capitalistes. » Will sera alors poursuivi pour trois délits : participation à une réunion en vue de commettre des violences, dégradation de biens publics et détention d’objets dangereux. Lors de sa première comparution, on a imposé au militant un contrôle judiciaire dans l’attente du procès, qu’il a respecté parfaitement.

Selon le rapport, Will a chanté des slogans anti-police lors de la manifestation. Il est vite reperé par la police qui le suit et constate qu’il taggue sur un bâtiment, et qu’il fait exploser en marge de la foule, un pétard, après avoir vérifié qu’il n’y avait personne autour. Il est alors interpellé et menotté. La juge énumère la liste des objets trouvés dans le sac, des gants et un bonnet (On est en plein mois de décembre), plusieurs pétards Bison de type 6, des fumigènes et des petits pétards. Tous sont en vente libre à des prix dérisoires. Aucun n’est interdit. Seules des recommandations sont indiquées sur les paquets. Will se défend, il sait parfaitement qu’il ne faut pas lancer ce genre de pétards au milieu de la foule, il ne l’a d’ailleurs absolument pas fait. Il nie surtout appartenir à un mouvement. « J’ai agi seul, de mon propre chef. je revendique être anarchiste, je suis un militant autonome. J’ai respecté au-delà de la distance de 25 mètres des convois, j’ai jeté le pétard dans une cage loin du monde. » La juge le reconnaît : « On est d’accord, vous n’aviez pas dans votre sac des parpaings, et tout ce qui était à l’intérieur n’est pas illicite. Mais même si c’est autorisé, cela peut engendrer des blessures. »

Will le répète : « J’ai un engagement mais je ne suis pas violent. Les fumigènes, il y en a dans chaque manif, même celles des flics… » La juge rétorque sèchement que les personnes dépositaires de l’autorité publique ont d’autres droits que ceux de simples citoyens. Will s’agace. « Ah ok, eux, ont le droit de se balader avec un fumigène et pas moi sur les manifs ? » Crispation dans la salle…La juge se fait de plus en plus ferme et coupe court au débat. Elle préfère rappeler que le dossier judiciaire de l’accusé n’est pas vierge. il a déjà été poursuivi pour des dégradations de biens et outrage à une personne dépositaire de l’autorité publique. Elle rappelle aussi que Will est suivi car il a des séquelles psychologiques de ces années à la légion étrangère et son expérience de la guerre. Il ne s’en est jamais réellement remis. Elle énonce, avec humanité qu’il est en charge de deux enfants dont la maman est décédée. Puis, elle poursuit : « Monsieur, j’ai cru comprendre que vous vous étiez remis en question… » Will répond « Bien sûr, je vais continuer à militer, mais de façon différente, je vais héberger des personnes dans le besoin, aider des migrants… » La juge, d’un ton professoral et donnant la leçon : « Etre militant, c’est respecter autrui, votre liberté s’arrête lorsqu’elle touche l’illégalité. Mais revenons à l’affaire, vous avez dégradé un passage piéton, celà coûte à la ville de faire nettoyer derrière. » Will d’un ton très posé : « Oui, ça coûte, mais justement je voudrais vous parler de ce tag, d’abord, il a été fait à l’acrylique, avec la pluie, il part tout seul, ensuite, ce qui coûte le plus c’est pas de nettoyer un passage clouté, mais bien d’attendre justice quant à l’affaire Wissam mort il y a 9 ans dans un commissariat de police. Et on ne connaît toujours pas la vérité…Ca madame la juge, ça coûte vraiment.. Ca fait 9 ans qu’on attend justement que la justice soit faite… »

Silence dans la salle. Puis, la juge reprend : « Il faut aussi penser à vos enfants… »

C’est au tour de la procureure de prendre la parole. « Différentes façades ont été tagguées par l’accusé qui a distribué aussi des cartes de propagande. Alors certes les produits explosifs ne sont pas interdits, mais ils sont dangereux. Et je veux qu’on ne remette pas en question le fait que cet homme appartenait bien ce jour-là à un groupement au sens de la loi. Même s’il s’écartait de la foule pour faire ses dessins, il y revenait toujours. Il avait une réelle intention de destruction. Il a même taggué ACAB, vous savez ce que cela signifie…? Tous les policiers sont des bâtards… » Will coupe la parole qu’on lui reprend assez vite « Ca veut aussi dire que tous les chats sont beaux… » La procureure s’impose dans la joute verbale. « Oui, il a un parcours difficile, mais il a un vrai problème avec l’autorité et il est temps qu’il comprenne que ce n’est plus possible. C’est pourquoi je requiers 12 mois d’emprisonnement dont 4 avec sursis, une obligation de soin, une interdiction de manifester pendant un an, et une interdiction de détenir une arme pendant 5 ans… » Will la regarde, médusé…On lit dans son regard que le pire serait de ne plus pouvoir se joindre à la mobilisation sociale.

C’est donc à la défense de prendre la parole, en la personne de Maître Borie. Il parle du rapport d’Amnesty Internationale qui dénonce justement le texte de loi sur la participation à un groupe formé en réunion en vue de commettre des violences. on peut y mettre tout et n’importe quoi…alors, l’avocat remet les choses dans leur contexte : « C’est une manif pour les retraites, et quand il se fait interpeller, personne vient le secourir, alors que seulement 3 policiers l’entourent. Si ça avait été un groupe, d’autres se seraient rebellés. Donc cette première infraction ne compte pas, on ne peut pas le condamner pour des faits en réunion. On ne peut pas caractériser le groupement dans cette affaire. On parle d’un tag qui est délébile. Il n’y a pas de conséquences. Regardez, la mairie n’est pas là pour réclamer des dommages et intérêts. La deuxième infraction m’amuse, il détient des pétards, des fumigènes et des autocollants…Le parquet n’a rien d’autre à faire que traiter ce type de comportement ? Un sac à dos ! D’ailleurs les policiers eux-mêmes constatent que William fait exploser le pétard loin de la manifestation. Ensuite, concernant les fumigènes, je vous rappelle que dans les manifs, la présidente du syndicat de la magistrature en a tenu un dans ses mains, lorsqu’elle a manifesté. Ca fait partie du folklore, les pétards, les fumigènes.. Et je peux vous dire que dans les manifestations syndicales, il y a bien pire que les Bison de type 6, il y a les pétards des cheminots qu’ils font éclater avec un marteau…Ça, ça bouche les oreilles… bref, la procédure montre que tout a été fait pour que personne ne soit blessé. Alors, en vrai, l’interpellation, elle concerne juste un tag, celui de Wissam. C’est un prénom. Le prénom d’un mort. Le prénom d’un jeune homme retrouvé mort après une interpellation musclée de la police. L’affaire est toujours en cours. Tout ça est politique. Alors, bien sûr, ce n’est pas bien les tags sur les bâtiments, mais avec de la peinture acrylique, il faut arrêter de plaisanter…Et puis, j’aimerais surtout revenir sur ce qu’il s’est réellement passé pour Will, après son interpellation…Parce qu’il n’a pas voulu parler la première fois, alors on a prolongé sa garde à vue et on a trouvé le moyen de le faire parler le lendemain, d’attendrir la viande…On a refusé de lui donner son traitement. Il a donc été absolument en détresse. C’est un médecin d’urgences qui a dû lui administrer son traitement, car William avait perdu connaissance. Alors, la sanction, il l’a déjà eue. De même que ces longs mois de contrôle judiciaire, alors que vous-même reconnaissez qu’il a une relation conflictuelle avec la police. Et puis, il a eu une interdiction de manifester depuis le mois de décembre…Sa liberté a été largement touchée depuis décembre 2019. IL a déjà entamé sa peine depuis 9 mois. Mais, je voudrais rappeler ici que la justice ce n’est pas le maintien de l’ordre. Vous jugez un homme. Pour moi, il n’y a pas d’appartenance à un groupement, il n’y a pas de volonté de violences et le tag est délébile…On ne peut pas réclamer de la prison pour un tag qui part sous la pluie ! Alors, jugez l’homme, certes avec un parcours difficile, des fragilités, mais il n’est pas dangereux, il agissait seul et n’avait aucune intention de faire du mal. Sa Garde à vue est impardonnable. Et un tag peut être considéré comme une contravention plutôt qu’un délit. Relaxez cet homme pour les faits de volonté de violences, et d’appartenance à un groupement et minimisez les dégradations de biens… »

La juge redonne alors la parole à l’accusé qui approche de la barre, en pleurant, qui raconte sa garde à vue : « Les policiers ne peuvent pas être juges et bourreaux… »

Après un long délibéré, Will sera condamné à 6 mois d’emprisonnement avec sursis avec mise à l’épreuve pendant 2 ans, 500 euros d’amende, et interdiction de détenir une arme pendant 5 ans. Une décision en demie-teinte puisque la juge a reconnu les circonstances d’un délit en réunion. Mais le militant n’écope que de sursis. Il ne devrait pas faire appel de cette décision. « Je vais pouvoir retourner en manif, et militer autrement…Je n’irai plus acheter des pétards dans les boutiques de farces et attrapes. Mais, je continuerai à avoir mes idées, et à combattre la société et toutes les injustices qui me révoltent… »

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À propos de cet article

Publié le 14 octobre 2020
Écrit par Eloise LEBOURG
Éloïse Lebourg est journaliste. Après une école de journalisme reconnue par l’Etat et la profession, elle apprendra sur le terrain à déconstruire tout ce qu’on lui a appris. Après des détours par Charlie, France Inter, RTL ou RFI, elle se positionnera dès 2006 sur les radios associatives dans lesquelles elle œuvrera comme journaliste puis directrice d’antenne, jusqu’en 2014. Pigiste pour reporterre, Hexagones ou Politis, elle reviendra à ses premiers amours : l’enquête au long cours. Dès 2010, elle crée les Rencontres Nationales des Medias Libres et du Journalisme de Résistance qui se déroulent depuis, chaque année à Meymac en Corrèze, chaque dernier week-end du mois de mai. En 2015, elle crée avec Matthias Simonet, Mediacoop dont elle est la gérante-associée.

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