« La méthode Michelin », le livre qui perce Bibendum

Eric Collenne a travaillé 10 ans chez Michelin. D'abord épaté par l'entreprise à son arrivée, il déchante au fur et à mesure et finit par faire un burn-out dont il mettra du temps à se remettre. Nous l'avons rencontré chez lui, et avons pu discuter avec lui de son livre "La méthode Michelin" (paru chez Plon) et de son expérience.

Le livre de 200 pages décortique d’abord les formations et l’arrivée des nouveaux salariés. Mais très vite, on sent le malaise quand on comprend qu ‘Eric est mis en concurrence avec ses propres collègues. Un jour, on lui demande même de simuler une fermeture d’usine, il doit l’annoncer aux autres. Eric est pourtant informaticien, pas DRH. Encore moins un vrai Michelin. « C’est vrai qu’on voit dans l’entreprise des personnes qui n’ont travaillé que pour Bib, qui avec un Bac+2 ont monté des échelons, ceux-là sont reconnaissants à la boite et n’en disent jamais de mal. »

Eric lui a bourlingué pour de nombreuses entreprises, il a le regard affûté sur le monde du travail. Il se rend compte que les choses ne tournent pas très rond. « On nous donnait des missions, le but était de les rendre à l’heure, mais peu importait que notre programme fonctionne. » Eric a du mal à comprendre alors que l’entreprise perde autant d’argent. « En même temps, il s’agit pour beaucoup d’argent public… » Souligne l’auteur, accoudé à sa table, et buvant un café.

Descente aux enfers

Dans son livre, Eric raconte, sa descente aux enfers, mais pas seulement, il questionne le monde du travail, celui qui consomme le salarié, qui le pousse à la porte, ou chez le médecin. « Il faudrait ne plus dormir, ne plus faire de pause. La pression est telle qu’on a l’impression qu’il s’agit d’une question de vie ou de mort. » Explique Eric qui s’est retrouvé chez le médecin, une fois qu’il a pris conscience qu’il n’arrivait même plus à être patient avec ses enfants. « En fait, toutes les trois semaines, on nous donnait un nouveau projet. C’était un non-sens, mais il fallait obéir. Même si on n’avait aucune vision globale. »

Depuis la sortie de son livre, Eric a reçu des centaines de témoignages de personnes qui ont elles aussi craqué chez Bibendum. « Je pensais que ce n’était que dans mon service. Puis j’ai appris les suicides, les burn-out. et j’ai compris que c’était le fonctionnement global de l’entreprise. »

Burn-out et Suicide

Michelin, à Clermont-Ferrand, a perdu plus de 20 mille salariés, depuis 1980. Il en reste 10 mille. « De l’extérieur, on fait semblant de gâter les salariés. On leur ouvre une crèche, des salles de sport, mais en fait, c’est une façon de les garder au sein des infrastructures, de les aliéner. Il existe la prime au présentéisme, qui te pousse à venir même quand tu es malade. Car à Michelin, il y a une crèche certes, mais le jour où ton gamin tombe malade, tu n’as rien en plus de la loi pour le garde, soit 3 jours par an. »

Discrimination syndicale

Eric pourtant, après un premier arrêt maladie, retourne chez Michelin. Il se syndique chez les cadres, mais se rend compte assez vite qu’il ne peut pas faire bouger les choses. Ses camarades ne veulent pas trop se mettre la direction à dos. Il part à la CGT, mais là, il se rend compte qu’il subit une discrimination syndicale, ( il porte d’ailleurs un badge d’une couleur différente afin qu’il soit reconnu comme partenaire social !) et qu’il n’a pas le pouvoir de faire évoluer l’entreprise familiale. Il craque définitivement. Incapable de remettre un pied à l’usine. Ni même dans le monde du travail.

En 2020, chez Michelin, on dénombre 157 cas de harcèlement dû pour la plupart aux managers. Pourtant, même les cadres se suicident chez Michelin, comme le responsable de la qualité compétition qui mettra fin à ses jours à l’usine de Cataroux.

Les accidents du travail et maladies professionnelles ont du mal à être reconnus chez Michelin. La sécurité sociale estime le manque à gagner de 800 millions d’euros minimum pour l’année 2018 au niveau national, toutes entreprises confondues. Eric, lui peine à recevoir ses indemnités journalières. Michelin n’opte pas pour la subrogation, un dispositif qui allège les formalités administratives et permet la poursuite des versements de salaire. Non, Michelin ne facilite pas la vie aux salariés qu’il a rendu malades.

« On consomme les salariés jusqu’à l’usure »

En France, l’Institut de Veille sanitaire estimait en 2015 que 480 mille salariés souffraient au travail. En 2019, on dénombre 1087694 accidentés du travail, plus de 65 mille déclarations d’inaptitude et 1264 morts au travail. Et les responsables ne sont jamais véritablement reconnus coupables. A l’instar des dirigeants de France Telecom. Le harcèlement institutionnel de l’entreprise a causé le suicide 19 personnes, 12 tentatives de suicide et huit dépressions. le procès a duré 10 ans pour aboutir à une peine de prison de 4 mois pour les trois dirigeants.

« Michelin finalement c’est un miroir de la société, un exemple de la vie capitaliste et consumériste. Les salariés sont utilisés jusqu’à l’usure. Après on les remplace. On fait pareil pour nos pneus. » Explique Eric.

Une nouvelle vie

Aujourd’hui, en reconversion professionnelle, l’ex-salarié Bibendum dit ne ressentir aucune rage ni colère. « J’ai avancé, je me suis remis, ça m’a coûté bien sûr. J’ai des séquelles. Je reste plein d’interrogations. Comment Michelin peut-il encore fonctionner ? Pourquoi agissent-ils ainsi ? Mais, pour moi, cette période est terminée. Juste la sensation de gâchis. »

Eric reconnaît avoir subi une claque sur cette facette du monde du travail. « Je ne suis pas sûr de pouvoir redevenir un salarié un jour… » Il dénonce la notion de surpuissance de l’entreprise. « Je crois que tant qu’on donne sa vie à Michelin, tout va bien... »

Le livre a permis, selon lui de dénoncer la parole. « La mienne, mais pas seulement, j’ai reçu des centaines de témoignages, des appels, des mails. On m’a même proposé de créer un collectif des victimes de Michelin. Mais, ce n’est pas mon envie, je veux juste tourner la page.  »

Poursuites judiciaires

Pourtant, Eric devra encore se confronter à ses anciens employeurs, notamment devant les tribunaux. S’il a gagné une partie aux prud’hommes, il a décidé de faire appel pour faire reconnaître son licenciement abusif. De plus, il a engagé au Tribunal Administratif, des poursuites pour que Michelin soit reconnu responsable de sa maladie professionnelle.

Ps : les médias ont refusé, pour la plupart de diffuser la sortie de ce livre.

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