Les choix littéraires de Gaëlle…

Gaëlle, libraire aux Volcans à Clermont-Ferrand, poursuit ses chroniques littéraires sur Mediacoop.

Elsa Deck Marsault, La violence en spectacle. Féminisme, Etat punitif et figure de la victime, La Fabrique, 2026

Mazan. Trois mois et demi d’audience, une couverture médiatique sans précédent, la présence et le soutien des cortèges féministes, des collages, des slogans : « 20 ans pour chacun ». Un exemple parmi d’autres qui de manière implicite engage à faire un pari, comme accorder sa confiance : en l’Etat, et sa capacité à résoudre le problème des violences sexistes et sexuelles via la voie judiciaire. Or cette confiance et ce pari sont pour partie problématiques ; problématiques mais n’apparaissant pas comme tel, tant le féminisme majoritaire s’accorde aujourd’hui à demander plus de peines, plus de condamnations, plus de prisons. Répression, discipline, contrôle. Commissariat, loi, tribunal. Police. C’est dire en somme l’alignement du féminisme avec des politiques réactionnaires. C’est dire aussi que cela soulève aujourd’hui trop peu d’interrogations, trop peu de suspicion.

Et c’est précisément cet alignement qu’Elsa Deck Marsault dénonce et analyse dans son dernier livre, La violence en spectacle. Féminisme, Etat punitif et figure de la victime (La Fabrique, 2026), dans un contexte où les discours punitifs prospèrent, où la médiatisation des grands procès d’agresseurs nourrit le débat public, où l‘évidence sécuritaire installée laisse dans l’ombre, voire rend inaudible, tout point de vue critique. Or, c’est bien ce contexte répressif qui explique, ou qui pour le moins permet l’essor d’un pseudo-féminisme d’extrême droite, surfant sur le « populisme pénal » et l’idéologie anti-immigration (on pense ici évidemment au collectif Némésis).

Comprendre aussi qu’ à trop se reposer sur l’Etat, on ne se repose plus sur nous-même. Il y a quelque chose de l’ordre d’une dépolitisation de la lutte, désormais centrée sur la victime, individualisée, et le témoignage, personnel, partagé dans les médias. Elsa parlera d’un « marché médiatique concurrentiel des récits traumatiques ». Le problème encore, ici, est que toutes les victimes ne se valent pas, toutes n’auront pas le droit à la même lumière, à la même bienveillance, aux mêmes égards. Entre la « bonne » et la « mauvaise » victime, il y a des questions de race et de classe. Il y a des questions d’oppressions. On n’écoutera pas chacune de la même manière ; on ne les croira pas toutes. Aussi, se concentrer sur la voie pénale laisse parfois oublier que toutes les femmes n’y ont pas accès : les violences structurelles et systémiques sont passées sous silence. Le « paradigme punitif » est donc une machine à dépolitiser la réplique, effaçant le contexte politico-social d’émergence des situations dramatiques. Et ce contexte oublie. Il oublie l’histoire, rappelée par l’autrice, du féminisme anticarcéral, antiautoritaire, antiétatique. Des débats ont donc eu lieu, largement effacés de nos mémoires actuelles au profit d’un féminisme juridique renforçant son lien de dépendance à l’égard de l’Etat, un féminisme punitif à la recherche de plus de lois, un féminisme à la recherche de plus de Justice institutionnelle, focalisant son regard sur la responsabilité individuelle des agresseurs, en lieu et place d’une interrogation fondamentale sur la responsabilité politique. Et la question qui se pose alors est bien celle de savoir précisément ce qui fait justice pour les victimes, et ce qui ne se joue pas, ne peut pas se jouer au moment d’un procès, dans la délivrance d’un verdict.

Partant, quelles alternatives imaginer ? Quels leviers actionner ? Nous rejoignons là le travail précédent et remarquable d’Elsa Deck Marsault sur la justice transformatrice (Faire justice. Moralisme progressiste et pratiques punitives dans la lutte contre les violences sexistes, La Fabrique, 2023) : une justice non plus à distance, hors de soi, mais que l’on se réapproprie, une justice repensée comme bien commun permettant de dépasser l’opposition trop simpliste entre des identités réifiées, bourreaux/victimes, « eux » contre « nous ». Une manière, donc, de repolitiser les rapports, de réinsuffler de la conflictualité, du dissensus, des prises de position critiques à l’encontre d’un registre moral par trop consensuel, à l’encontre d’une justice aveugle aux rapports d’oppression, à l’encontre d’une police douteuse qui ne protège que si peu et seulement quelques-unes. Soit, contre l’individualisation des phénomènes sociaux, la justice transformatrice vise la transformation du groupe traversé par des dynamiques sociales et systémiques. Elle remettra l’accent sur les questions de soin et de médiation, de prise de conscience des faits et de leurs conséquences. Il s’agit donc bel et bien de contrer l’ambiance, c’est-à-dire le « tout pénal » où s’ancrent les racines sécuritaires d’un féminisme d’extrême droite, raciste, à la visibilité de plus en plus inquiétante. Et l’autrice de conclure : « l’antipunitivisme est un antifascisme ».

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