Lettre à tous les enfants du monde,

Hier, toi, ma grande poupée de 15 ans, tu es venue te réfugier dans mes bras. Toi, l’ado aux cheveux qui sentent la vanille, et qui souvent rechigne pour un petit bisou parental, je t’ai entendue descendre les escaliers d’un pas léger et venir à toute vitesse contre moi. « J’ai besoin d’un câlin ». Et tu es restée, des minutes entières. Nous n’avions pas les mots, mais nous savions que tout ça est un peu lourd pour toi. Pour vous. Toi, qui d’habitude, aimes les grasses matinées, tu n’as pas apprécié celle de ce matin. Un prof absent pour gastro, ça peut être marrant deux-trois jours. Mais, ce matin, c’est pas ça.

Toi, petite championne de 12 ans, tu es rentrée, Vendredi, de ton entrainement, et tu avais tout entendu dans le bus. La mort d’un prof, un gamin de 20 ans qui est arrivé avec deux couteaux. Et puis, tu avais entendu aussi, Israël-Palestine. Les attentats, la mort. Gaza. Tu avais des questions bien sûr. J’avais des recommandations. Ne pas regarder d’images ni à la télé ni sur les réseaux. Les images n’informent pas. Elles terrorisent dans ce cas-là. Elles jouent de l’émotion et nous rend autre.

Vous avez questionné ce monde ce week-end. J’ai beau être journaliste, enquêter, investiguer, réfléchir, je n’ai pas les réponses.

La seule chose que je peux vous conseiller c’est d’essayer de comprendre sans pour autant pardonner.

La haine a des racines. Parfois bien plus profondes qu’on ne l’imagine, et très souvent ce sont les innocents qui en paient le prix.

Il y a 3 ans, on vivait l’insurmontable. Un prof d’histoire, égorgé à quelques encablures de son établissement, malgré ses appels à l’aide, ses avertissements sur les menaces de mort. J’ai fait 100 heures d’intervention dans les établissements scolaires pour parler de la liberté d’expression. IL m’arrivait toujours d’entendre « C’est bien fait pour lui, il n’avait qu’à pas montrer les caricatures, on ne joue pas avec le prophète. » Les enfants avaient parfois 10 ans. Leur discours n’était pas le leur.

Vendredi, quand le drame est arrivé, j’étais en voiture, je me rendais, dans un lycée pour un atelier d’Education aux médias. En salle des profs, ça riait. J’ai vite compris que personne ne savait. J’ai donc annoncé la nouvelle à des enseignants qui se sont tus. Plus un mot. Plus un bruit. Appétit coupé, et ongles rongés.

Nous sommes rentrés en classe de terminale. Les jeunes rentraient de pause, tout excités, certains sentant la clope, et d’autres posant non sans un dernier regard, leur téléphone à l’entrée. Leur enseignante a distribué des consignes administratives. Puis, nous leur avons parlé. De la monstruosité de ce monde. Certains jeunes savaient déjà. Pour certains, c’est même trop loin Arras. Pour d’autres, ce n’est que la violence dans la violence ambiante. Un fait divers de plus. A ne rien y comprendre.

Alors, on a décrypté, cherché l’information. Et nous sommes tombés sur la vidéo de l’attaque, celle diffusée sur TF1, une heure à peine après le drame. Est-elle nécessaire ? Respecte-t-elle la victime et la vérité ? Les élèves l’ont trouvée sur Télégram non floutée. Les élèves voulaient la voir. Alors, on s’est un peu agacé, l’enseignante et moi. Et puis, on a compris. Cette violence-là, chaque jour, sur leur téléphone, les noie entre réalité et fiction. Chaque jour, ces jeunes voient des assassinats dans les cartels de drogue, les massacres en Palestine, les souffrances des ouïghours. Chaque jour, sur Télégram, ils ont accès à la violence interdite. « Tu sais Eloïse, la mort de l’enseignant c’est triste, mais on n’arrive plus à être émus, on nous a trop habitués à la violence. »

Et à chacun de raconter malgré tout, leurs crises d’angoisse, leurs peurs, leurs fantômes. Combien de phobies scolaires ? Combien d’anorexies ? Combien de  dépressions ? Combien de maladies mentales chez nos ados, à cause de cet accès à la violence illimité ?

Et puis, nous avons fouillé, du côté de l’assaillant. 20 ans. Un père violent, parait-il. Un père islamiste. Une famille islamiste. « Pas musulmane hein, ne confondez pas… »

« Ah on sait bien, mais là, le truc c’est que les racistes vont s’en donner à cœur joie » Rétorque une voix au fond de la classe. « Oui c’est ce qu’on appelle la méta-information. Tout ce qui va tourner autour, tout ce qui va en découler. C’est pour ça qu’il faut être informé, du mieux que l’on peut. »

Dans la classe, on est unanimes, le gamin a tué et c’est pas pardonnable, mais est-il le seul coupable ?

On découle sur Gaza, Israël. Sur les morts, les otages, mais aussi la réplique. Et ce que font les pays alentours. « Ca pue la guerre mondiale, ça… » S’écrient les gosses. « On pensait avoir tout vécu avec le covid, le confinement…Mais, on a vraiment une adolescence pourrie… »

Hier, c’était l’heure au recueillement. Place de Jaude. 500 personnes n’ont pas suffi à apaiser les cœurs. Il y a 3 ans, c’était des milliers de personnes pour rendre hommage à Samuel Paty. La peur que l’on s’habitue. Patrick Lebrun de la FSU a pris la parole. « « L’école ne doit pas devenir une cible. L’école doit rester émancipatrice. » Une minute de silence a été observée. Dans l’assemblée, des profs, peu d’élèves, quelques gamins qui jouent innocemment à sauter dans des flaques qui se forment enfin après avoir vécu un mois de septembre beaucoup trop chaud.

« Il ne faut pas oublier que l’enseignant poignardé est un héros. Il s’est sacrifié pour que personne d’autre ne meure… » Commence David de la CGT Educ. « Mais le meilleur hommage à lui rendre c’est d’éviter toute instrumentalisation raciste et haineuse. » Le syndicaliste ne peut contenir sa colère : « Mais, nous ne sommes pas dupes. Ceux qui déclarent nous soutenir, les ministres, anciens ministres sont ceux qui nous ont méprisés, ont méprisé le monde éducatif. Il manque toujours  des profs, des AESH. Nos élèves sont toujours 35 par classe. »

Plus loin, d’autres enseignants. Peu de parents d’élèves. Pourtant.

Pourtant, ce matin, il a fallu déposer les enfants. L’une au lycée, qui prend le bus et l’autre devant son collège. Plein d’enfants attendent que les grilles s’ouvrent pendant que leurs enseignants sont en réunion.

Ce lieu d’apprentissage et d’enseignement devient un lieu dangereux. J’avais presqu’envie de faire école buissonnière aujourd’hui. Presqu’envie de leur dire que j’allais leur apprendre la vie autrement. En allant courir dans la forêt, en mangeant des Mikado devant des séries qui n’ont aucun sens, en lisant des BD, affalées dans le canapé.

Parce que vendredi, un homme s’est levé pour aller enseigner, et qu’il n’est jamais rentré.

Parce qu’à Gaza, on compte plus de 2215 morts, dont 724 enfants en quelques jours et qu’en 6 jours, 6000 bombes ont été balancées sur ce territoire déjà mis à mal par la colonisation.  

Parce qu’en Israël, un attentat épouvantable s’en est pris à un lieu de joie et de fête et a tué plus de 1500 personnes.

Parce que chaque jour 25 mille personnes meurent de faim dont 10 mille enfants.

Parce qu’en Ethiopie, au Yemen, au Congo, en Ukraine, la guerre tue aveuglément.

Parce qu’en Arménie et en Azerbaijan, la guerre tue aveuglément.

Parce que les islamistes ont détruit l’espoir des pakistanais, ou des iraniens ou des habitants du Sahel.

Parce qu’en Haïti, la politique instable a créé des guerres de gangs mortifères.

Parce que d’autres morceaux du monde sont meurtris par la haine.

Alors, ma grande poupée, quand tu t’es réfugiée dans mes bras, hier, et que tu n’as pas parlé, j’ai bien compris que tu voulais juste y trouver un petit moment de paix.

Le monde que l’on vous confie ne peut pas être plus ignoble.

Moi la passionnée de la résistance, du témoignage et de la parole, j’ai longtemps cru en ce que mon grand-père, prisonnier des camps, répétait sans cesse « Plus jamais ça ».

S’il savait que depuis, on a fait tellement pire…

Il va être 14 heures, me voilà seule face à moi-même à me taire, à taire la haine et la colère. Et à rendre hommage aux enseignants de mes enfants. A tous les enseignants qui se battent pour la liberté, le savoir et le vivre-ensemble. A tous les élèves de ce monde. A tous les enfants de cet univers.

Chuchoter lentement en espérant qu’ils entendent même de très loin mon pitoyable petit mot :

 « Pardon »

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