16h30. On est un peu en avance sur le début de la projection. Ça nous laisse le temps de discuter avec Michel Durant. Dans le hall d’entrée du cinéma Le Rio, plusieurs personnes attendent déjà. On monte à l’étage. Quatre hommes discutent. Ils parlent, le feu dans la voix, des évènements du 17 octobre 1961. Trois partent, Michel reste.
Militer pour la paix
Michel Durant, c’est un instituteur à la retraite. Né à Vichy en 1937, son histoire à elle seule pourrait faire l’objet d’un film. Son père est prisonnier de guerre. Sa mère doit travailler et le confit donc à sa grand-mère. Lorsque son père revient après cinq ans en Poméranie Orientale, il reste un inconnu pour lui. Ils apprennent petit à petit la vie ensemble.
Ses parents sont tous les deux ouvriers. Élève plutôt moyen, Michel fait des études pour devenir instituteur. Il se syndique très vite. À la base, c’est surtout pour avoir un filet de sécurité en cas de redoublement. Il fait tout pour éviter le service militaire. Sa gloire, il ira la chercher ailleurs. Michel est un fervent militant anticolonial. Favorable à l’indépendance de l’Algérie, ce dernier nous explique avec simplicité : « J’étais juste un militant de la paix ». Mais enfin, aujourd’hui, ce n’est pas vraiment pour lui qu’on est venus. C’est pour voir le film Octobre à Paris, tourné en 1961. Un film frappé par la censure que Michel Durant à acheté en 1962 afin de le projeter clandestinement.
L’enfer au quotidien
La force du documentaire réside dans sa chronologie. Loin de ne traiter que la soirée du 17 octobre et la manifestation des algériens à Paris, Jacques Panijel recueille des centaines de témoignages de ces personnes qui vivent l’enfer au quotidien. Les Algériens subissent un couvre-feu depuis de nombreux mois déjà orchestré de façon plus ou moins officieuse. Mais en 1961, la restriction est totale et ces derniers ne peuvent pas sortir de chez eux après 20h30.
Certains n’ont pas fini le travail à cette heure-là. Tant pis. Jour après jour, ce sont les insultes, les humiliations, les coups. Parfois mortels. Même si on sort pour bosser, pour aller au cinéma, pour se promener avec les enfants ou pour récupérer un peu d’eau à la fontaine. Pendant plus d’une heure, on est soulés de mots qui choquent, envahis de visages ensanglantés, de personnes résignées ou révoltées. On constate la misère et l’enfer.
La caméra : l’oeil de la vérité
Le documentaire retrace la préparation, l’organisation et les conséquences de la manifestation du 17 octobre 1961 visant à protester contre le couvre-feu imposé aux seuls Algériens. La préparation, on la suit à travers la caméra de Jacques Panijel. Dès les premières rumeurs de manifestation, tous les organisateurs s’accordent sur son aspect pacifique. Le 17 octobre 1961, à l’appel de la Fédération de France du FLN, 30 000 Algériens manifestent, pacifiquement donc à Paris pour protester contre le couvre-feu discriminatoire qui leur est imposé et réclamer l’indépendance de l’Algérie. Sous l’autorité du préfet de Police de l’époque, un certain Maurice Papon, la manifestation est durement réprimée : les historiens évoquent onze mille arrestations, des dizaines d’assassinats, des manifestants jetés dans la Seine, des centaines d’expulsions et autant de plaintes restées sans suite. Il s’agit de la plus violente répression d’une manifestation de rue en France.
Alerter l’opinion
Devant l’écran, on se sent impuissants. Des femmes parlent. Elles expliquent que leur mari n’est jamais revenu de la manifestation. Des hommes parlent. Leurs camarades, eux-mêmes parfois ont été transportés loin de Paris, tabassés puis balancés dans l’eau. Des bébés ont été assommés puis jetés à la Seine. Le film est en noir et blanc. L’absence de couleur renforce l’idée qu’il n’y a pas de bout du tunnel, pas d’espoir.
Le lendemain de la manifestation, Jacques Panijel, commence le tournage de « Octobre à Paris » pour alerter l’opinion sur la tuerie qui vient de se produire. Environ 200 morts. Jacques Panijel n’est même pas cinéaste. Il est biologiste. Mais il est avant tout un militant. Entré dans la résistance à l’âge de 19 ans, il crée le Service National Maquis en 1943. Auteur de plusieurs ouvrages et films, il prend une part active à la lutte politique contre la guerre d’Algérie en fondant avec Pierre Vidal-Naquet et Laurent Schwartz le Comité Audin. En 1960, il signe le Manifeste des 121.
Le poids de la censure
Dès sa sortie, l’oeuvre est censurée et Jacques Panijel menacé de poursuites. Les copies sont saisies, les projections interdites. En 1973, il obtient un visa de censure après une grève de la faim du cinéaste René Vautier, sans pour autant être distribué. Ce n’est qu’en 2011, cinquante ans après l’événement, qu’il est sorti en salle. Mais entre temps, la détermination de plusieurs personnes dont Michel Durant a permis de ne pas faire tomber le film dans l’oubli. « On l’a projeté devant une vingtaine de personnes clandestinement. J’ai choisi ces gens car c’était des amis ou des gens que je connaissais bien. On a fait ça dans une salle de gymnastique et j’avais caché une copie dans le bac à sable au cas où la police arriverait », explique ce dernier.


Soixante ans après
À l’époque, Jacques Panijel pensait que si son film n’était pas diffusé immédiatement, il ne servait à rien. Tous ceux qui l’ont vu, même soixante ans plus tard peuvent témoigner du contraire. Le film est essentiel. L’Institut d’Histoire Social CGT63 en partenariat avec les Amis de l’Huma, du Monde Diplomatique et du Temps des Cerises organisait la projection au Rio. Michel Durant qui a connu le film sous la censure affirme « c’est un grand plaisir de pouvoir le diffuser de salle en salle, tout simplement parce que la guerre d’Algérie est très loin mais que tous les problèmes qui se posaient sont les mêmes aujourd’hui, le racisme exacerbé par exemple ».
Le débat qui suit le film ne fait que confirmer ces mots. Première prise de parole, seconde et toutes les autres : au micro, tout le monde s’accorde à dire que le comportement de la police est aujourd’hui encore inacceptable. Que les étrangers ne sont pas un sujets à brandir à des fins politiques. Que le racisme tue et intoxique le quotidien. « Aujourd’hui, on sait ce qu’est un couvre-feu », conclue Michel Durant. Mais ceux qu’on a connu étaient destinés à tous. Celui de 1961 ne visait que les Algériens.
Les organisateurs de la projection rappellent la diffusion mardi 18 janvier du documentaire Noirs en France à 21h10 sur France 2 et de l’Algérie sous Vichy à 22h30 sur Arte.