« A l’ADAPEI 63, on applique la politique de la terreur »

Poursuite de notre enquête sur l'Adapei 63. Aujourd’hui, nous vous proposons le témoignage d’un ancien directeur, licencié lui aussi. Il raconte comment la maltraitance institutionnelle s’est installée avec l’arrivée de la nouvelle direction.

« Madame Viala est arrivée de Haute-Vienne, et le moins que l’on puisse dire c’est qu’elle n’y avait pas laissé un souvenir impérissable. » Raconte Richard qui a quelques amis qui ont dû travailler avec la directrice. « Ils m’ont souhaité bon courage. »

Mais Richard, directeur d’une structure au sein de l’ADAPEI préfère être optimiste. « A l’époque, le président de l’ADAPEI était déjà autoritaire avec les salariés. Il avait la réputation de se prendre pour un PDG qui s’octroie tous les droits. Il donnait toujours raison aux parents, qui parfois, venaient se plaindre sans aucune preuve. » Pour l’ancien directeur, la nouvelle directrice générale peut insuffler un nouveau départ. « L’ancien directeur était bienveillant, même si je trouvais son management …Vintage. »

« Ce fut une période de grande souffrance« 

Mais, à l’arrivée de Madame Viala, les ¾ des directeurs se verront être licenciés. « Elle n’est pas arrivée seule. Et au fur et à mesure, elle a placé ses « sbires ». Insiste l’ancien directeur qui fait partie des personnes à « dégager. »

« Ce fut une période de grande souffrance, certains sont partis d’eux-mêmes, d’autres ont littéralement craqué. »

En effet, depuis le début de notre enquête,  nous avons rencontré ou entendu plus de 70 personnes, dont plusieurs directeurs, qui racontent les mêmes scènes, les mêmes tâches impossibles à accomplir. « Elle a voulu restructurer le siège, tout était vertical, et les directeurs de site ne pouvaient pas gérer. » Nous raconte un autre ancien directeur, en burn out depuis 2022.

« Une directrice qui se nourrit du conflit« 

Richard lui, parvient à s’en sortir, à peu près. « On avait un champ de compétences trop larges par rapport à nos moyens donnés. » Mais, il tient quelques mois. « C’était difficile déchanger avec une personne qui ne se nourrit que du conflit. Je pense avoir rencontré beaucoup de gens pervers et narcissiques, dans cette carrière, mais je suis certain que cette femme détient tous les records. » Selon cet ancien directeur, la directrice de l’ADAPEI 63 a simplement fait appliquer la politique de la terreur. « Personne ne doit sortir des clous, elle place ses pions, arrive avec ses comptables, chefs de service…C’était dingue. »

Comme d’autres nous l’ont raconté, Richard est surtout marqué par l’ambiance délétère qui règne dans la structure. « Des gens étaient dénoncés, on se méfiait de tout le monde. »

atmosphère de délation

Lors des licenciements, des attestations CERFA circulent. « Ceux ou celles qui faisaient des CERFA contre leurs collègues en pensant être protégés par la direction étaient évincés quelques mois plus tard. »

Selon Richard, « le DRH aussi, était déviant, tout comme d’autres au siège. Certains ont vraiment abusé de leur position. »

En 2017, les affaires de maltraitance sur les résidents  à l’IME de Vertaizon, commencent à sortir grâce à une lanceuse d’alerte. « Là, on a vécu l’enfer » Raconte Richard. « On a assisté à une levée de boucliers sur ceux qui oseraient parler. Des salariées qui disaient à d’autres salariées qu’elles allaient aller cramer leur maison. »

L’atmosphère est terrible. « Il y a eu une pression terrible avec des menaces incroyables. Et je comprenais en même temps que ces maltraitances duraient depuis des années, et que tout le monde savait, chef de service compris… »

Un procès contre les maltraitances dont on n’informe pas les parents

Deux ans plus tard, le procès raconte comment les familles ont été pillées de leurs droits. « L’ADAPEI n’a pas prévenu les parents, et a voulu faire le procès le plus discrètement possible, sans la présence des proches des victimes. Là, j’ai compris qu’on maltraitait aussi les familles. » Se remémore l’ancien directeur.

Mais rien n’est fait en interne. Pas de plan de formation, par exemple. « On ne fait pas le ménage, on ne met rien en place. Les violences ont été couvertes par des gens qui travaillaient au siège et qui savaient. »

Le directeur est perturbé aussi par un véritable manquement concernant les finances. « On récupère les enfants de l’ASE sans avoir l’intégralité des financements et surtout les compétences correspondantes à ce public. » Résultat, la maison reste sordide et la prise en charge met en difficulté professionnels et enfants.

Plus de goûter mais un argent dépensé pour les primes de licenciement

En fouillant dans le dossier, on se rend compte que sur l’IME de Vertaizon, les goûters ne sont plus distribués aux enfants. « Alors que j’aimerais bien savoir combien d’argent est mis à contribution des licenciements, négociation de départ, et prud’hommes… » Se questionne Antoine, un autre directeur qui est toujours en burn out, et a décidé de poursuivre la direction en justice .

De l’argent public

«On fout de l’argent en l’air, je faisais rien que sur mon établissement, des contrats intérimaires équivalent à 23 postes. Ca nous aurait coûté moins cher d’embaucher. Et sur une année, certes compliquée, au niveau des ressources humaines, j’ai calculé plus d’un million de dépenses en frais de justice, avec parfois des primes de départ proches de 100 mille euros pour ceux qui savaient négocier….Tout ça, avec de l’argent public…»

Immobilisme des financeurs

L’ARS, le Conseil Départemental, mais aussi la cour des comptes régionale seraient ainsi en droit de réagir. « Mais personne ne bouge. » se désole Richard. Pourtant, les frais de siège représentent entre 5 et 7 % du budget total de l’ADAPEI. « Mais avoir plus de salariés au siège n’a pas permis de développer l’économie, c’est juste des dépenses. »

Bien sûr, la responsabilité n’incombe pas seulement à la direction générale, selon lui. « On a recruté les gens du coin, certains cherchaient du boulot mais n’avaient pas la vocation, c’est un métier très dur. A l’IME de Vertaizon, par exemple, il faut savoir qu’on a regroupé tous les cas de handicap les plus complexes, et les moyens en face n’ont pas été attribués. » Pour lui, l’ADAPEI n’a pas su gérer les besoins et distribuer en conséquence les moyens.

« Dans ces conditions, on peut devenir maltraitant… » Explique-t-il en insistant sur le fait que l’ADAPEI n’a pas su réagir.

Malgré tout, Richard convient que de belles personnes sont encore en place à l’ADAPEI. « Mais, il y a aussi un paquet de professionnels qui devraient partir.. » Avoue-t-il.

Lui a compris qu’il avait pété, ce jour où il gérait des choses au boulot tout en récupérant ses enfants à l’école. « A 20H30, j’étais encore sur mon ordinateur, j’ai pris conscience que je n’avais même pas dit un mot à mes enfants. Pas un bonjour..rien… »

Ce jour-là, Richard relève la tête et comprend qu’il travaille trop, qu’on lui impose un rythme effréné. « Nous les directeurs, nous étions pressurisés, entre le siège et les salariés. » Son effondrement débute alors. Il fait un burn out. « J’ai mis quelques mois à m’en remettre et j’ai pu partir. Je me suis senti délivré. »

Burn out et turn over

Délivré, mais blessé. « J’ai des séquelles encore aujourd’hui du traitement subi à l’ADAPEI. Cette ambiance délétère où tu dois te méfier de tout le monde. Tu savais que des taupes étaient partout, achetées par le siège. Et je me souviens combien la direction était prête à casquer pour que les gens partent, sans calculer… »

Alors, certes, l’ADAPEI représente la plus grosse structure de prise en charge du handicap sur le département, et le secteur médico-social est très touché par le manque de moyens et de professionnels formés.

Des personnes terrorisées

« Je ne suis plus à l’ADAPEI depuis longtemps. Je suis parti, ailleurs, mais j’ai gardé des contacts et je sais que la terreur est toujours présente, qu’il y a beaucoup d’incompétences et malveillances au siège. Certains se demandent même si les mails des salariés ne sont pas lus par leur hiérarchie, car on m’a raconté des trucs bizarres. »

Aujourd’hui, Richard a largement tourné la page. « Même si j’ai des séquelles à vie de mon passage à l’ADAPEI, notamment sur l’estime de soi. » Il travaille de nouveau, et a su rebondir largement professionnellement.

S’il décide de témoigner aujourd’hui, c’est pour un seule et unique raison  « Je sais qu’il reste des gens qui souffrent énormément, c’est pour eux que je parle, parce qu’eux d’où ils sont se taisent, tétanisés par la politique de la terreur instaurée par la direction. » Il espère en libérant sa parole et en comptant sur celles de autres, que des actions administratives ou judicaires soient diligentées.

NB : Nous continuons notre enquête, vous êtes très nombreux à nous solliciter et nous prenons de vérifier et de prendre rendez-vous avec chacun.e d’entre vous. Pardon pur le retard…

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3 réflexions sur “« A l’ADAPEI 63, on applique la politique de la terreur »”

  1. Bonjour ,
    Ancien directeur ,je corrobore les dires de mon ancien collègue sans réserve. Malgré mon caractère que certains qualifiaient d’affirmé, je n’ai pas eu la force de résister au rouleau compresseur inhumain qui se souciait plus de l’argent que du bien-être des personnes accueillies ‘

  2. De façon plus ou moins aigüe, le management libéral a fait de gros dégâts dans le secteur social en quelques décennies. Cela s’est notamment déroulé par la concentration-fusion d’associations qui constituent désormais des entités de plusieurs centaines de salariés, à la demande (le mot est faible) de tutelles (pour l’essentiel les collectivités départementales et l’Etat) qui disposent maintenant de structures qui sont leurs sous-traitants, sans plus aucune politique associative propre. Caricatural, dans le Puy-de-Dôme, la mise au pas des personnels du centre de formation pour toutes les filières de travailleurs sociaux, l’ITSRA (regroupement de 3 anciennes écoles, EPIRES, EPSI et UFTS) : il faut lire le livre de témoignages (nombreux) “Surtout ne fermez pas la porte en sortant – Récit de violences managériales” (Dire le travail éditions, https://www.direletravail.coop/produit/surtout-ne-fermez-pas-la-porte-en-sortant/). Ce bouquin a eu droit à un papier dans Le Monde. La situation est plus ou moins dégradée selon les diverses associations, mais les méthodes se ressemblent toujours beaucoup. Ancien travailleur social et journaliste, je tiens à exprimer tout mon soutien à Mediacoop pour ce travail.

  3. Bonjour,

    Quelques exemples du mode de management et de gestion de crise vécus par les cadres et les salariés. Durant la période COVID, des masques expérimentaux avaient été fournis comme EPI, donc obligatoire pour chaque salarié avec sanction en cas de refus. Les cadres devaient montrer l’exemple et porter ces masques qui ressemblaient à des muselières. Sauf que…ces masques n’étaient pas homologués ! Du jour au lendemain l’obligatoire est devenu à jeter et de fait les salariés et les personnes accompagnées n’ont pas été protégés.
    Durant l’automne 2019, l’ensemble des cadres sont convoqués dans une salle sans fenêtre, sans chauffage et dans l’obligation de se serrer car il manquait d’espace, alors même que ces mêmes cadres devaient faire respecter dans leurs établissements les mesures barrières. Personne n’a osé dire quoi que ce soit, tellement la pression exercée par la direction générale est forte.
    Plus de 40 cadres sont partis. Certains collègues disant, « je pars parce que je n’en peux plus et ça m’a brisé ». Pression sur le taux de remplacement, pression pour le taux d’activité. Propos des directions de filière désobligeants à l’égard des professionnels « ils ne sont pas payés pour boire le café. » Refus d’appliquer les recommandations de bonnes pratiques sur les SESSAD par exemple. Un management descendant, pyramidal éloigné des réalités de terrain qui repose sur les managers de proximité qui n’ont aucune marge de manœuvre et aucune écoute. Un plan de formation dérisoire au regard des besoins. Tout cela ne peut amener que de la maltraitance, d’abord exercée sur les cadres, puis les salariés et in fine sur les personnes accompagnées… Tous les salariés actuels et ceux qui sont partis le savent et peuvent témoigner de multiples dysfonctionnements y compris sur des sites où les personnes accompagnées ne subissent pas de maltraitance directe (qui est de toute façon inqualifiable).

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