Hommage à Samuel Paty : « On aurait aimé ne pas être là »

Des milliers de personnes se sont réunies, en ce dimanche 18 octobre, place de Jaude à Clermont-Ferrand, en hommage à Samuel Paty, enseignant assassiné ce vendredi.

« On aurait aimé ne pas être là. » Ce sont par ces mots qu’accueille David, enseignant en Sciences économiques et Sociales et syndiqué CGT Educ’action 63. « Nous sommes tous en deuil, et la condamnation est unanime. Mais nous ne voulons pas que notre colère, notre tristesse soit récupérée. Nous refusons qu’une partie de la population soit encore stigmatisée. » David redoute un certain opportunisme de la part de la hiérarchie et des politiques, « alors qu’on ne nous donne pas les moyens de faire notre travail correctement, alors qu’on a eu droit à une cabale sur notre supposée fainéantise. » A force de discréditer le rôle et le statut d’enseignant, les parents dérapent de plus en plus. « Un homme, un parent d’élève qui règle ses comptes sur les réseaux sociaux, c’est dingue, il y a d’autre moyens pour dialoguer avec un professeur. » Car tout part bien de cette vidéo virale, lancée par un parent d’élève, mécontent du contenu du cours d’histoire de Samuel Paty. « On peut s’interroger sur le fait que notre collègue était menacé de mort, avait prévenu sa hiérarchie, mais a donné cours ce vendredi, sans être protégé… »

Des milliers de personnes ont voulu rendre hommage à l’enseignant décapité

David Aliguen retient surtout une chose qu’il martèle à plusieurs reprises : « On ne doit pas avoir peur, ni des élèves, ni des parents…Si nous avons peur, nous avons perdu… » David a bien l’intention d’en parler avec ses élèves. « Si je crois en quelque chose, c’est bien au fait que l’Education Nationale doit être émancipatrice, et tolérante et nous devons assumer encore plus cette mission. Il nous faudra des moyens et du respect. On n’a pas besoin de discours sécuritaire, stigmatisant ou raciste, la solution, la seule c’est l’éducation, la pédagogie, le respect de l’autre, il faut en finir avec les inégalités. Que chacun se sente à sa place à l’école. Si la république n’est pas sociale, jamais la population toute entière ne peut adhérer à la devise : Liberté, égalité, fraternité. On n’est pas condamné à l’impuissance, il nous faut encore agir… »

Alors que les manifestants font le tour de la place de Jaude après les prises de paroles de différents représentants syndicaux, un jeune homme, Nabil, s’approche des organisateurs. Il est l’un des seuls représentants des quartiers nord de la ville. S’entame une conversation avec Sophie Brutus, enseignante au lycée Camille Claudel. « Il est évident que l’école n’a pas la même image pour tout le monde, il y a les écoles-ghettos. Les élèves n’y mettent pas la même importance, car l’école ne leur donne pas les mêmes chances, il faut vraiment travailler à resserer le lien entre les élèves et la structure scolaire. »

« L’islam interdit de tuer, il ne s’agit pas d’un acte religieux mais d’un acte terroriste »

Nabil, de confession musulmane

Nabil acquiesce mais fait un triste constat : « Je suis un peu tout seul, et je vais même te choquer, mais le plus désolant c’est que tout ça, les copains ont l’impression que ça ne les concerne pas. Ils sont touchés, surtout qu’ils savent que c’est leur communauté, la communauté musulmane qui va payer. » Nabil est musulman lui aussi. Français, il a grandi dans le quartier Saint-Jacques. « C’est compliqué car le prophète, on l’aime plus que nos parents, on n’aime pas trop qu’on y touche. là, en l’occurrence, l’enseignant a très bien fait, il a été super prévenant. J’aurais aimé avoir une prof d’histoire comme ça. » Pour le jeune éducateur en haltérophilie à l’ASM, les jeunes musulmans se sentent exclus de la société et donc s’en excluent encore plus par eux-mêmes. « On a encore du mal à se sentir intégré. Et c’est terrible, car on doit tout à ce pays. Tu sais, moi j’ai fait des conneries et aujourd’hui je bosse pour avoir un niveau Bac+3. Je sais que la France a aidé ma mère à payer ses courses, à nous loger. Nous le savons tous que ce pays nous aide. Nous sommes de confession musulmane. Mais, il faut le dire, vraiment que ce qu’il s’est passé n’a rien à voir avec la religion, c’est un acte terroriste, ce n’est pas en lien avec l’islam. » Nabil recite alors ce qu’il a lu dans le Coran : « Si tu tires sur une âme, tu tires sur l’humanité toute entière. N’est pas musulman celui qui ôte la vie, n’est pas musulman celui qui te pousse à le devenir. L’islam est une religion de tolérance. » Nabil croise enfin quelques têtes connues de son quartier. « Tu vois cette histoire stigmatise les minorités, les musulmans, et les tchétchènes. Pourquoi on dit que l’assaillant était tchetchène, il est né en Russie non ? A quoi ça sert de mettre de l’huile sur le feu ? Le peuple tchétchène est déjà assez stigmatisé non ? Mais marque bien dans le papier, qu’on ne tue pas au nom d’Allah, jamais… »

« Ma classe s’appellera désormais la salle Samuel Paty »

Fred, prof d’histoire-géo au lycée Brugière de Clermont-Ferrand

C’est alors Fred, professeur d’Histoire au Lycée Ambroise Brugière qui énumère les raisons de cet assassinat. « Le premier problème ce sont les réseaux sociaux, un homme a été assassiné à cause de rumeurs divulguées sur les réseaux sociaux, c’est un lynchage médiatique sur les réseaux. Ensuite, c’est le fascisme, par définition, ces gens qui n’acceptent pas qu’on pense comme eux, qui n’ont aucune tolérance. Mais il y a aussi l’incompétence de l’Etat français. Mon inspecteur Histoire-Géo a juste envoyé un mail avec des fleurs. il me semble qu’il y aurait mieux que ça à envoyer en pareille circonstance non ? » Selon Fred, le pays ne fait rien pour la paix sociale, continuant à diviser les gens. « Pourtant, depuis Charlie, j’ai vu une belle évolution de la part de mes élèves qui sont à 80 % de confession musulmane. Charlie, on ne pouvait pas trop en parler, c’était tendu, mais en 5 ans, les jeunes sont devenus très ouverts à la liberté d’expression même s’ils ne sont pas d’accord. Ce qui est sûr c’est qu’à la rentrée, on parlera de tout ça…Ce sont eux j’en suis sûr qui viendront me parler. Et puis, moi, le jour de la rentrée, je renommerai ma salle. Sur la porte, j’accrocherai une nouvelle pancarte. Ma salle portera le nom de Samuel Paty… »

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À propos de cet article

Publié le 18 octobre 2020
Écrit par Eloise LEBOURG
Éloïse Lebourg est journaliste. Après une école de journalisme reconnue par l’Etat et la profession, elle apprendra sur le terrain à déconstruire tout ce qu’on lui a appris. Après des détours par Charlie, France Inter, RTL ou RFI, elle se positionnera dès 2006 sur les radios associatives dans lesquelles elle œuvrera comme journaliste puis directrice d’antenne, jusqu’en 2014. Pigiste pour reporterre, Hexagones ou Politis, elle reviendra à ses premiers amours : l’enquête au long cours. Dès 2010, elle crée les Rencontres Nationales des Medias Libres et du Journalisme de Résistance qui se déroulent depuis, chaque année à Meymac en Corrèze, chaque dernier week-end du mois de mai. En 2015, elle crée avec Matthias Simonet, Mediacoop dont elle est la gérante-associée.

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