« L’extrême-droite est arrivée jusqu’à nous. »

Saint-Georges, en banlieue de Saint-Flour, au pied du Mont-mouchet. Une jeune femme voudrait se présenter aux municipales sous la bannière du RN. Dans la commune, nous sommes allés à la rencontre de celles et ceux qui se battent contre l'arrivée des idées d'extrême-droite dans le village.

Un thé chaud, des quartiers d’orange, des carrés de chocolat. Sur la table en bois de la cuisine, le petit en-cas cherche à réchauffer les coeurs en ce jour de décembre un peu gris. Dehors, le temps maussade ternit le Mont-Mouchet. Haut lieu de résistance, il est le paysage quotidien de Sylvain et Agnès. « Je suis d’ici. Fille de commerçants, petite-fille de commerçants. Nous avons vécu avec les récits de la guerre. La grand-mère de mes cousins apportait les armes aux résistants planqués plus haut. Elle y allait avec ses enfants pour ne rien y paraitre. Ou encore le récit de mon père qui est passé au tribunal pour enfants car un jour à Saint Chely d’Apcher, avait lieu une grande réception pour le général Pétain, et à cette époque, les gens avaient faim. Mon père, alors petit, avait vu les viennoiseries sur les tables, il avait cassé un carreau et volé quelques gâteaux. Comme c’était un piètre voleur, il s’est fait arrêter et est passé au tribunal. » 

Lieu de résistance

Sylvain, facteur à la retraite, a lui aussi un lien fort avec la seconde Guerre Mondiale. « Mon père a été prisonnier en Autriche pendant 4 ans. On a retrouvé des courriers de la fille des fermiers chez qui il travaillait. Son retour en France a été difficile. Les soldats prisonniers n’étaient pas vus comme des héros. »

Le couple s’installe dans une maison familiale à Saint-Georges, dans le Cantal. « On y est bien, pas loin de Saint-Flour, à la campagne. » La commune regroupe 43 villages et 1200 habitants. Depuis 20 ans, et l’arrivée de l’autoroute, les paysages ont changé. De nombreux lotissements ont été construits pour notamment des primo-accédants. »

Peur du déclassement

La cohabitation se passe sans problème. « On sent bien que les idées changent, malgré tout. Ici, on a des agriculteurs, qui ont l’habitude de voter à droite. Le maire en est à son 4eme mandat. On ne parle pas de parti politique ici. A la campagne, c’est souvent sans étiquette, une vraie démarche de proximité. » Explique Agnès. Mais, au fil des années, les chose évoluent. En 2022, aux législatives, Gilles Lacroix se présente à la députation pour le RN. Sur la commune de Saint-Georges, il fait 22,36 %. En 2024, lors du nouveau tour des législatives, il atteint 44,51 % au premier tour et plus de 50 % au deuxième, sur la commune. « Il n’est pas passé car à Saint-Flour, le RN n’a pas vraiment de portée. Mais, sur notre commune, on n’a pas compris comment le RN pouvait arriver en tête. »

Sylvain se gratte la tête : « Les primo-accédants ont peur du déclassement je crois, ils sont devenus propriétaires et entendent à la télé, qu’on va leur piquer leur argent, leur boulot. »

Agnès en fait des cauchemars. « Le cousin de ma grand-mère s’appelait Maurice Montel, il a fait partie des 80 députés qui ont voté contre les pleins pouvoirs de Pétain. Il est mort en 1996 mais s’est battu toute sa vie contre les idées d’extrême-droite. Je me dois de me battre à mon tour. »

Une candidate de 22 ans

Pourtant, ici et là, depuis longtemps, quelques habitants se soumettent aux idées du Rassemblement National. « On a un gars qui fait des reconstitutions, il a fini par être viré du FN à l’époque car était trop extrêmiste. C’était dans les années 2000. Dans les années où le FN a commencé à faire attention à son image. »

D’ailleurs, c’est une jeune femme à l’image lisse qui va fait irruption dans la vie du couple, en septembre 2025. « On se baladait dans Saint-Flour quand on a découvert qu’un ancien hôtel était transformé en permanence pour une candidate RN sur notre commune. Une jeune voisine de 22 ans, partie faire ses études à Clermont-Ferrand, il y a quelques années. »

La jeune femme travaille actuellement en alternance à la mairie de Royat tout en suivant un cursus de marketing à l’école de commerce clermontoise. « Nous connaissons ses parents, très discrets. La mère est femme de ménage, le père artisan. Ce sont des gens simples. On ne comprend pas comment leur fille est arrivée au RN. On imagine que c’est à Clermont-Ferrand qu’elle a rencontré des gens.» D’ailleurs, dans un post sur les réseaux sociaux, elle avoue s’être construite politiquement à Clermont-Ferrand, où elle dit se sentir en insécurité.

1ere commune du département à présenter une candidate RN

Toujours est-il que Saint-Georges devient, de fait, la première commune du Cantal à présenter une candidate  RN à des élections municipales. « Ca n’était jamais arrivé sur notre département. Et nous n’en sommes pas bien fiers. » Se désole Sylvain.

Très vite, la jeune candidate s’empare des réseaux sociaux dont elle connaît quelques codes. Ses permanences sont ouvertes le samedi, puisque la semaine, elle travaille dans le Puy-de-Dôme. Parfois, sur les réseaux, les propos débordent. Alors qu’elle reçoit des réponses à des questionnaires laissés dans certaines boites aux lettres, elle s’offusque de certains propos laissés par ses détracteurs. Un de ses soutiens écrit : « Ca serait bien d’avoir l’adresse de ces gens-là. » Laissé comme une menace, le post n’a pas été effacé. « Nous, bizarrement, on n’a jamais reçu le questionnaire alors qu’on est habitants de la commune. Ca présage du tournant démocratique de la campagne. »

La jeune femme est accompagnée d’un jeune homme, qui travaille dans la sécurité. Ils étaient aux côtés des agriculteurs lors des récentes manifestations.

Des salariés qui ne se cachent plus

« Ce qui nous a marqué, c’est qu’à ses côtés, il y a un conseiller du Crédit Agricole de Saint-Flour. Antoine Cheyrol s’est présenté en 2022 aux élections législatives pour Reconquêtes, le parti de Zemmour, en 2022. Un conseiller du Crédit Agricole sur une manif des agriculteurs, en pleine campagne électorale, ça nous a fait tiquer. »

Tellement que des clients de la banque ont prévenu le directeur qui n’a pas hésité à répondre, mal à l’aise de la situation, qu’il ne pouvait rien faire.

Surtout qu’au Cédit Agricole de Saint Flour, une autre figure de l’extrême-droite y a été muté : Rémi Coston, tête de liste RN à Issoire.

« En fait, on voit débarquer dans nos campagnes des individus qui portent les idées contre lesquelles on lutte. » Se désespère Agnès qui a vu Laurent Ochsenbein, militant UNI de Strasbourg, et responsable militantisme RN Cantal, poser aux côtés de la candidate de sa commune.

Le sens de l’accueil

Sylvain picore un carré de chocolat. En tant que facteur, il se rappelle bien avoir distribué « Valeurs actuelles » à quelques habitants. L’un d’eux est proche de la jeune candidate. « Il était sur la liste Rn pour les départementales en 2016, mais il reste très discret. »

Agnès et Sylvain activent alors leurs réseaux. « Si le RN arrive dans nos villages, c’est une catastrophe. » Des habitants se mobilisent. « On a même un commerçant qui a écrit sur les réseaux que l’un des colistiers avait fait 2 chèques en bois, alors qu’il prône l’honnêteté. » Se moque gentiment Agnès. « Mon père était sur la liste de droite à Saint-Flour. » Poursuit-elle. « Mais, c’était un homme tolérant, écologiste, artiste qui venait d’une ville ouvrière, avec le sens de l’accueil. »

D’ailleurs, elle se souvient de l’arrivée des marocains sur la commune. « Les étrangers, on les aidait, on les plaignait, on ne parlait pas le langage politique mais humain, droite, gauche, tout cela ne nous intéressait pas dans les années 70. »

Un CER ouvert en 2023

Sylvain, lui s’est présenté sur la liste de gauche. « Certains m’ont fait la tronche. Mais, bon on a perdu de toutes façons, à cette époque. » Lui aussi regrette le sens de l’accueil d’une autre période. D’ailleurs, il a peut-être une explication quant à l’extrême-droitisation de sa commune : « La jeune candidate, quand elle vient chez ses parents, vit dans l’un des villages de la commune. A côté de chez eux, a été ouvert en 2023, un Centre Educatif Renforcé qui accueille des jeunes délinquants. Je me dis que peut-être, ils ont eu peur de ces jeunes. De toutes façons seule la peur amène à l’extrême-droite. »

Et réside cette peur de l’extrême-droite. « Mais on a espoir encore que la jeune candidate ne puisse finir sa liste. Il faut 15 personnes en respectant la parité. Sur les réseaux, elle dit n’en avoir que la moitié. Mais, on voit bien qu’elle a de grands moyens : affiches, local. »

Le couple a donc décidé d’alerter et faire une veille. Agnès et Sylvain se lèvent, partent prendre l’air dans le jardin. En face, le Mont-Mouchet et son sentier de la résistance semblent imperturbables. On y lit la tranquillité et la force du souvenir. Agnès secoue la tête : « Je ne peux pas croire que l’extrême-droite soit arrivée jusqu’ici… »

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1 réflexion sur “« L’extrême-droite est arrivée jusqu’à nous. »”

  1. A la campagne, le sans étiquette est quand même souvent celui qui pense de préférence à droite. Mais le sujet n’est pas là ; c’est le fait de se ranger sous la bannière politique du RN qui est « révolutionnaire ». On peut lutter contre les idées des RN mais ces idées font leur chemin dans la tête des gens. Et ce n’est pas la peur qu’il faut incriminer mais les réseaux sociaux et les chiennes d’information qui propagent le doute, qui montrent du doigt, qui nomment les boucs émissaires et qui font finalement l’opinion de ceux qui n’ont plus de culture politique. Pour lutter contre ce formatage des idées, rien ne sert d’argumenter sur le plan politique ou moral. Résister c’est faire voir qu’il y a une autre façon de vivre. Et pour ça, il faut une intelligence que les autres n’ont pas.

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