Inspiré d’une histoire vraie : La nouvelle chronique de Mediacoop

Le Journalisme, c’est rendre compte d’une réalité. Nous croisons, dans nos journées, de multiples personnes, pas forcément actrices d’enjeux sociétaux. Juste là. Vivants. Survivants. Nous avons décidé de créer notre chronique « Inspiré d’une histoire vraie ». Une chronique qui raconte le quotidien de gens ordinaires…Nous avons anonymisé le personnage, afin de les rendre dignes d’un héros de roman.

Elle passe beaucoup de temps à se laver les mains, en rentrant du boulot. Elle triture tellement de peaux, de sourires, et de désespoir, qu’elle s’en sent salie, souvent. Elle finit souvent tard. Mais son gamin a grandi, rentre du collège tout seul maintenant. il prend le bus, il s’est fait virer du collège de secteur. Un seul établissement public a bien voulu de lui. C’est sa dernière chance, elle le sait. Lui, pas vraiment, même si en cette rentrée, il a décidé de se calmer, on dirait. En rentrant, elle allume la télé, ça lui tient compagnie, elle la regarde à peine, mais elle a besoin du son et de la lumière dans sa vie un peu sombre. Elle fait partie des « cassoc », des femmes célibataires. Elle ne s’en plaint pas, elle préfère être seule que mal accompagnée. et puis, elle rencontre par intermittence des hommes qui essaient de lui faire croire à l’amour. Ca fait bien longtemps qu’elle n’est plus dupe, mais qu’elle sait encore à peu près faire semblant. Des doigts qui caressent sa peau, ça donne toujours la sensation d’être belle, d’exister encore un peu, d’être une femme apprivoisée.

Mais Virginie va avoir 40 ans, un gosse de 12 ans, et un boulot d’aide-soignante. C’est déjà beaucoup pour une seule vie. L’appartement est petit, parfois en bazar, parce qu’après le boulot, ce qu’elle aime, c’est regarder son fils dans les yeux pour lui dire sans aucun mot combien elle l’aime. Et ça prend du temps, cet amour-là. Il est beau son gamin. Rebelle avec les autres et si docile avec elle. Elel connaît sa rage, celui d’avoir dit au revoir à un père un matin sans savoir que ce serait un adieu. Un beau connard qui s’est barré du jour au lendemain, sans plus jamais donner de nouvelles. Le gamin a pleuré pendant des semaines. Mais, le père n’est jamais revenu. il a refait sa vie, paraît-il…elle pense même qu’il en avait débuté une avec une autre depuis bien longtemps, et un matin, il avait choisi…Elle n’y a pas cru d’abord, elle l’a attendu elle aussi, moins longtemps que le gosse, mais quand même elle a espéré le retour avec des fleurs et des excuses. Elle l’a recroisé 3 ans plus tard, avec d’autres gosses, une autre femme, il l’a vue, elle ne s’est pas arrêté, pas eu la force. Mais elle a eu des regrets, pour le petit, elle aurait dû l’obliger à assumer, elle, avec son boulot mal payé et ses horaires débiles, elle ne pouvait pas être père et mère à la fois. Mais, ce jour-là, elle a continué de marcher tout droit, et depuis, elle ne s’est pas arrêté.

Depuis quelques années, son gosse a grandi, elle le laisse à la voisine et sort avec quelques copines, elle rencontre des hommes, les laisse s’approcher, mais rentre toujours seule. L’homme de sa vie a 12 ans. Il tombe amoureux lui aussi, une fille dans sa nouvelle classe. Il paraît qu’elle est belle et sportive. Mais il faudra qu’elle lui dise quand même, qu’en amour c’est comme en boxe, faut rester dans sa catégorie. On est des poids plume, qu’elle va lui dire. Faut pas chercher à se faire aimer de ceux ou celles du dessus. Faut rester dans sa classe sociale, sinon, le cœur va chuter au sol. C’est comme à l’école, on est voué à redoubler toute notre vie et à ne pas changer de grade. Toujours les mêmes règles, les mêmes camarades, la même maîtresse. les autres progressent mais nous les pauvres on enfante des pauvres. Elle s’en rappelle une fois par mois quand il y a le repas de famille, avec ses parents, anciens ouvriers, usés jusqu’à la moelle, incapables de marcher droit, tant ils ont mal partout. Et sa sœur qui a 3 gamins de deux pères différents dont le dernier est un alcoolique fainéant. Finalement, elle s’en sort plutôt bien, elle, avec sa solitude. Elle a que ses problèmes à elle, à gérer. Elle ne paie pas toujours la cantine à l’heure, parait que les bourgeois font ça aussi, sauf qu’eux c’est par oubli, elle elle attend que la paie tombe. Quand elle tombe, elle la voit à peine, déjà grignotée par le loyer, et les caddies à remplir.

Elle aime bien ce moment-là, à Lidl, quand elle prend le chariot vide et imagine tous les possibles. Elle imagine les promos sur ce qu’elle préfère : les barres chocolatées et le poisson. La viande, elle a oublié depuis longtemps, heureusement, le gamin en mange au self, elle, elle a appris à l’oublier. Souvent, son caddie n’est qu’à moitié plein, mais à chaque fois, elle se fait un petit plaisir. Les Snickers c’est de la folie douce, mais elle y résiste rarement. Elle les garde pour le dimanche. L’après-midi, son gosse la rejoint sur son lit, elle a la télé dans la chambre, et ils regardent un film, elle lui montre les classiques avec son vieux lecteur vidéo. La dernière fois, c’était E.T. Il a ri tout le long tellement l’extra-terrestre est mal fait. Mais, il met sa tête sur la grosse poitrine de sa mère, et redevient un tout petit. Alors c’est à ce moment-là qu’elle dégaine les barres de chocolat, ils s’en partagent une en deux, puis une deuxième. La troisième est entièrement pour lui, pour le goûter. On a le don du sacrifice quand on est une bonne mère. Et puis, elle a quelques kilos en trop. Son corps s’est rempli de larmes qui provoquent de la rétention d’eau. Elle veut plus chialer, elle garde chaque gouttelette en elle. Son corps s’est rempli de fatigue, de regardes manqués, et de vide. 12 kilos en 10 ans. Elle n’était pas si mal au début de sa vie de femme, mais maintenant, elle est une mère qui économise tout le temps, alors elle racle les fins de pots d’anti-rides et ceux de Nutella. Elle n’achète plus de fringues, sauf sur Vinted de temps en temps. Elle n’a pas l’argent ni le corps pour acheter des fringues neuves. Un jour, elle fera le régime. Mais,i l faut de l’énergie, et du temps pour ça. Pile poil, ce qu’elle n’a pas ! D’ailleurs, les poils, en voilà une belle affaire quand on est pauvres, elle adorerait aller chez l’esthéticienne ou au pire s’acheter des bandes de cire. Mais elle se contente des Gilette bleus pour homme, les moins chers. Même un rasoir rose, ça la ferait kiffer, ça ferait joli dans sa petite salle d’eau. Elle parle de féminisme et de produits genrés plus chers, qu’elle ne mange pas de ce pain-là, n’empêche que même si elle milite contre la société de consommation, elle les envie les femmes qui sont épilées ou rasées avec le dernier Wilkinson rose.

Le prénom de son gosse comporte 2 Y. Maintenant, elle sait que c’est une connerie, il porte le prénom de ceux qui vont échouer. Comment pourrait-ce être autrement ? L’échec c’est une question de dynastie, de gènes, de patrimoine. N’échoue pas qui veut. elle le sait déjà qu’il ne sera pas médecin, si au moins, il pouvait aller à l’école jusqu’à 16 ans, et pourquoi pas un apprentissage. Comme elle, il restera en bas de l’échelle, il aura des consignes et des patrons. Elle espère que parfois, il aura des drapeaux et des semelles assez solides pour braver le pavé et taper du pied avec ses camarades. Le syndicalisme, elle, ça lui a fait une autre famille, un peu plus solide que celle d’origine. Ca lui permet de partager la colère et de feindre contre la résignation. Mais, le soir, quand elle surélève les jambes tellement ses troubles de la circulation lui font mal, quand son petit a mis son téléphone sous l’oreiller pour rêver de la jolie fille de sa classe, elle se dit que sa vie n’aura pas eu tellement de sens, qu’elle aura été prise dans le tourment de la société, avec ses règles et ses principes. Elle n’aura pas rencontré l’homme riche qui la fera évoluer, ni l’homme courageux avec lequel elle aurait plus de courage pour changer le monde. Elle ne votera pas pour un président qui lui permettrait de pouvoir rêver. Peut-être même d’espérer. Elle n’aura pas croisé de prof qui lui aurait dit de passer un bac général. Ni même une personne sur cette terre qui aurait pu croire un tantinet à elle, dans n’importe quel domaine. Non, Virginie vient d’une famille de prolo, elle poursuit avec force la lignée, en crachant sur les bourgeois, les cadres et même les petits chefs. Parce que ça, on lui a bien appris…

Et en rentrant du boulot, à bien se laver les mains…

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À propos de cet article

Publié le 21 septembre 2020
Écrit par Eloise LEBOURG
Éloïse Lebourg est journaliste. Après une école de journalisme reconnue par l’Etat et la profession, elle apprendra sur le terrain à déconstruire tout ce qu’on lui a appris. Après des détours par Charlie, France Inter, RTL ou RFI, elle se positionnera dès 2006 sur les radios associatives dans lesquelles elle œuvrera comme journaliste puis directrice d’antenne, jusqu’en 2014. Pigiste pour reporterre, Hexagones ou Politis, elle reviendra à ses premiers amours : l’enquête au long cours. Dès 2010, elle crée les Rencontres Nationales des Medias Libres et du Journalisme de Résistance qui se déroulent depuis, chaque année à Meymac en Corrèze, chaque dernier week-end du mois de mai. En 2015, elle crée avec Matthias Simonet, Mediacoop dont elle est la gérante-associée.

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