Du contraste entre délit et opinion…

Je n’ai pas pris la parole sur cette affaire pour plusieurs raisons. D’abord, parce que j’ai une grande compassion pour des parents qui perdent leurs enfants. Je suis moi-même maman. Je n’ose imaginer ce que des parents peuvent ressentir à une telle annonce. Alors, je me suis tue d’abord par respect pour ces parents, quelques soient les idées de leur fils, restent à jamais meurtris par l’absence de leur enfant.

Je n’ai pas pris la parole, car j’ai préféré la distance aux réactions sous le coup de l’émotion. Parce que le métier de journaliste n’est celui ni de la police, ni de la justice, et qu’il est évident qu’une enquête prend du temps.

Je n’ai pas pris la parole car j’ai eu un peu honte de lire ça et là des fake news, des histoires réécrites, et ma propre profession s’embourber dans des explications qui ont eu raison des décisions politiques.

Je la prends ce soir, car depuis 10 ans j’enquête sur le milieu néofasciste et que je connais bien l’univers dans lequel Quentin s’est retrouvé ces derniers mois. Je connais aussi particulièrement le milieu antifasciste.

Je prends donc la parole en ce dimanche en tant que journaliste, en tant que mère, en tant que femme et petite fille de résistant.

Je tiens d’abord à être très claire, j’ai découvert l’antifascisme quand le néo-fascisme est venu à moi. Bien sûr, en 2002, j’ai défilé dans les rues contre Lepen, connaissant parfaitement l’histoire de cet homme et de son parti. Un parti issu directement des idées racistes, xénophobes, et discriminatoires.

Mais ce n’est que 13 ans plus tard, que réellement, j’ai commencé à enquêter sur les groupuscules identitaires, néonazis et néo-fascistes. En 2016, le Bastion Social s’est installé sur notre ville de Clermont-Ferrand, et avec lui, sa violence de rue. Deux ans auparavant, Kevin Pioche tirait plusieurs coups de fusil sur des personnes se rendant à un concert de soutien pour deux étudiants expulsés, à l’hôtel des Vil(l)es, lieu autogéré de Clermont-Ferrand.

A force de luttes syndicales, politiques, médiatiques, et grâce à des affrontements de rue (notamment grâce au saccage de leur local dont deux des présumés auteurs ont été condamnés en première instance), le Bastion Social avait fermé. Mais aussi, parce que ses militants, extrêmement violents, frappaient en pleine rue, jusqu’à des passants auxquels pour l’un, ils cassèrent une jambe. Non pas un militant, juste un clermontois qui montrait le local à ses collègues. Ce qui ne plut pas aux militants néonazis. Les 3 bastonneurs s’enfuirent mais furent vite rattrapés et condamnés, dont Tristan Arnaud qui prit du ferme, et était déjà récidiviste à l’époque.

Cette affaire, ainsi que celle d’Anthony, non militant, sauvagement agressé (il eut la mâchoire cassée à plusieurs endroits en un seul coup de poing) par Famine, une autre figure violente, me rapprochèrent forcément du camp de celles et ceux qui dénoncent cette violence et la combattent.

L’antifascisme n’existerait nullement si les actes violents prônés et réalisés par « l’ultra-droite » n’existaient pas. L’antifascisme est une réponse devenue combat. Je suis devenue antifasciste en découvrant la violence de ces groupuscules tels que le Bastion Social, et en voulant, avec mes enquêtes, les dénoncer.

Et ce combat, il est évidemment difficile, et parfois use des stratégies de l’adversaire. Les néofascistes d’aujourd’hui, se promènent avec des cagoules, des gants coqués, et parcourent parfois les villes avec l’envie de ratonnade. Et, vous ne saurez jamais combien d’antifascistes ont été hospitalisés, blessés, par les « fafs », car d’aucun des deux groupes ne porte plainte, comme un refus de se soumettre à la justice et à la police. C’est une affaire entre « eux ».

Antifasciste, je le suis, par mes enquêtes, mon devoir d’informer de la dangerosité des groupuscules comme ici à Clermont, Clermont Non Conforme, Brigade Arverne, etc…

Mais on peut l’être de différentes façons, dans son activité politique, syndicale, ou comme simple citoyen à ne pas tolérer que des individus puissent se faire tatouer des croix gammées, en criant « sale bougnoule », en étant « anti-avortement » ou encore en tapant sur les homosexuel.les.

Et puis, il y a les groupes antifascistes, ceux qui ont décidé de répondre par la violence à la violence. A retourner la violence contre ceux qui l’ont mise dans la rue, dans les têtes et dans les idées. Et parfois, ils croisent leur ennemis, qu’ils connaissent par cœur. Ils savent leur quartier, leurs habitudes. Chacun des groupes se toise et se renseigne sur les habitudes des uns et des autres. A coups de baston, de vols de drapeaux, de banderoles, chaque groupe affiche sa supériorité sur les réseaux sociaux.

Mais, de plus en plus de groupes néofascistes se sont créés en France, après notamment l’interdiction du Bastion Social. Chaque région a sa team de néofascistes, qui fait s’organiser en face des membres aux idées antinomiques.

Et, l’antifascisme, par définition, c’est refuser le fascisme, c’est donc non seulement un droit mais surtout un devoir. Le fascisme et le nazisme sont considérés comme des délits en France, et non comme une opinion. La liberté d’expression s’arrête là où commence la haine. Fascisme et nazisme sont exclus du débat démocratique car ils sont porteurs intrinsèquement de discrimination.

L’antifascisme, a contrario, est considéré par la loi française, comme une opinion légale ! Elle s’inscrit dans la défense des valeurs républicaines et de la démocratie.

On ne peut donc mettre dos à dos un délit et une opinion.

Concernant « l’affaire Quentin », Je ne me soumettrai pas à des hypothèses tant que les conclusions judiciaires ne sont pas définitives. Mais, j’ai bien reconnu sur les images des néofascistes armés venus en découdre, et des antifas non armés, identifiables, non cagoulés contrairement à leurs adversaires. La bagarre a mal tourné. Et c’est un drame, d’aucun des groupes ne veut la mort de son ennemi. L’antifascisme veut tuer le fascisme, pas des jeunes de 23 ans. Contrairement aux néofascistes qui tirent à balles réelles, comme le raconte l’histoire de Fédérico Martin Aramburu. Loïk Le Priol, militaire lié au mouvement d’ultradroite, le GUD, l’abattait de plusieurs balles dont deux mortelles. L’assassin était accompagné de Romain Bouvier. Les deux individus ont déjà été condamnés pour une affaire de torture d’un ancien membre du GUD.

La mère de Quentin, d’après une source proche du dossier, s’était rendu compte de la dérive de son fils et de ses mauvaises fréquentations. Elle aurait expliqué aux policiers qu’elle lui avait demandé de sortir de ce milieu. Mais, Quentin appartenait à un groupe Néofasciste à Bourgoin Jallieu, dont il était même le co-créateur. On peut être un étudiant en mathématiques et se rendre malgré tout à des entrainements de boxe, afin de « se faire de l’antifa »

Et que dire de ses camarades qui se sont enfuis alors même qu’il était pris à parti par les antifascistes ? Que dire de ces mêmes camarades qui sont revenus le chercher et n’ont appelé les secours qu’une heure trente après. Seront-ils poursuivis pour non-assistance en danger ? Ils l’ont même déposé sous un abri-bus alors qu’il souffrait d’un traumatisme crânien-encéphalique majeur. L’enquête a l’air cependant, de se concentrer pas seulement sur ceux qui ont frappé mais aussi sur ceux qui ont attendu avant de secourir. Selon les médecins légistes, si Quentin avait été emmené aux Urgences dans les 15 à 30 minutes suivant la rixe, une opération de décompression (trépanation) aurait pu, statistiquement, le sauver.

Et surtout que dire de ses camarades qui se permettent de politiser la mort d’un des leurs, contre l’avis même des parents. Ses camarades qui réunissent 3200 personnes dont de nombreux groupuscules néofascistes européens alors même que les parents de la victime ont demandé de ne rien politiser et refusaient que leur fils soit dans ce milieu.

Dans l’affaire de cette mort, 11 personnes ont été interpellées, 7 sont mis en examen pour homicide volontaire ou complicité. 4 ont été remis en liberté, dont un placé sous contrôle judiciaire.

Mais hier, la manifestation lyonnaise en hommage à Quentin a aussi abouti à des interpellations. 12 dont 7 du côté de l’ultra-droite principalement pour port d’armes prohibées (matraques, poings américains et gants coqués.) 5 contre-manifestants ont aussi été interpellés pour jets de projectiles et refus de dispersion.

De nouvelles interpellations devraient avoir lieu dans les jours à venir concernant les saluts nazis et propos racistes lors de la manifestation. Les identifications sont en cours.

Du côté de Clermont, 2 figures de l’ultra-droite locales ont déjà été repérées. Tristan Arnaud, en tête de cortège, était chef du service d’Ordre. Militant dans le groupuscule néofasciste Clermont Non Conforme, il avait refait de la prison après son agression du Bastion Social, pour violences sur l’ex-compagnon de sa compagne du moment. Clément Duprat, lui, est largement visible sur la vidéo où l’on entend les injures racistes. Il est à l’origine de nombreuses violences notamment contre le syndicat Union Etudiante de Clermont-Ferrand.  D’autres militants clermontois semblent présents et en cours d’identification.

Bref, de nombreuses personnes réunies ce samedi n’étaient pas là pour l’hommage à Quentin mais bien pour une démonstration de force.

Cette mobilisation, au même titre que la minute de silence à l’assemblée, légitime donc un peu plus un délit dans notre société.

Et, ce qui, à Clermont-Ferrand, fait grincer les dents. La même semaine que Quentin, Sophie, 30 ans est décédée. Elle était médecin urgentiste au sein du SMUR du Puy-de-Dôme et engagée comme pompier volontaire. Elle a perdu la vie aux côtés de Maxime, pompier de 36 ans, lors d’un exercice de sauvetage en milieu périlleux.

Une seule remarque demeure ce soir : Ils ont eu droit à la minute de silence à l’assemblée nationale, mais pas à leur photo sur le fronton de l’hôtel de région Auvergne Rhône-Alpes où en lieu et place se trouve un portrait de Quentin. Il est des héros qui ne font pas la une des journaux. Il est des héros qui meurent non pas pour leurs idées, mais bien pour leurs valeurs. Et leur mort fait si peu de bruit, quand leurs actions ont sauvé des vies…

Et, ce soir, je pense aussi aux parents de Sophie, aux enfants de Maxime…Et je souhaite de mes vœux que le fascisme reste un délit, l’antifascisme une opinion qu’il faut continuer à défendre. Je pense évidemment ce soir à mon grand-père, résistant et prisonnier de guerre qui n’aurait jamais cru que sa petite fille désormais âgée de 45 ans puissent voir des saluts nazis en manifestation.

Je pense à lui, et à toutes celles et ceux qui n’ont eu de cesse de nous avertir qu’il faut apprendre du passé, et ne pas laisser les choses recommencer.

Nous sommes dans un glissement trop dangereux pour se taire, pour laisser faire, et pour ne pas s’indigner. Il ne s’agit pas là, d’appareil politique, mais de lutte essentielle. Le monde ne peut s’obscurcir davantage…

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4 réflexions sur “Du contraste entre délit et opinion…”

  1. Super ton article Eloise, merci.
    Heureusement il y a des militants qui combattent le fascisme tous les jours à leur façon, la semaine dernière à Sauxillanges nous avons projeté le film « La Sociale »… Le 25 mars nous projetterons un autre film: « Soulèvements ». A chaque fois c’est pour permettre l’échange entre nous et d’autres et réaffirmer que la peste brune ne pourra gagner tant qu’il y aura des gens debout, défendant le social, le vivant et tout ce qui fait que l’humanité a d’important. La lutte ne s’arrête jamais et ton grand père, comme mes parents et bien d’autres, le savaient. Soyons fier-es- de continuer ce combat.
    Jacky

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