« Mes parents sont arrivés en France, tous les deux âgés de18 ans, du Portugal. Et là, on entre dans le cliché : père maçon, mère qui garde des enfants. » La vie de Cédric commence donc du côté de Riom, en 1982. C’est le petit dernier, avec un peu de différence avec les aînés. « Oui, j’avoue, j’étais le chouchou ! »
Il a envie de travailler vite, de gagner sa vie, alors il se destine vers la formation professionnelle, en passant un BEP, Bac Pro et BTS dans la comptabilité. « J’étais bien, bonne ambiance de classe, et déjà les cours sur le droit du travail me passionnaient. »
BTS compta
En BTS, il fait une alternance dans une petite boite d’informatique. « J’ai déjà dû me battre à cette période pour être payé. » Cédric fait donc appel à l’inspection du travail. « J’ai été élevé dans une culture de gauche où on respecte le travail. » Son employeur connaît la crise avec son entreprise et pense pouvoir économiser le salaire de l’alternant. « Je comprends vite que le monde du travail ne fait pas de cadeau. »
Inscrit à Pôle emploi, à la fin de ses études, il décide de bosser chez Quick, en attendant de trouver mieux. « Mais, j’évolue assez vite, grâce notamment à un gars que je forme sur place et qui doit reprendre en franchise un restaurant du côté de Dijon. »
Manager chez Quick
D’équipier, il devient assistant manager puis manager. « On me propose d’être responsable du magasin qui ouvre à Dijon. Je suis très heureux, je gère les plannings, les horaires des salariés, le recrutement. »
Mais très vite, Cédric prend conscience que son patron est discriminant. « Il ne donnait le 13eme mois qu’à ses salariés préférés. Certains étaient mieux payés que d’autres. Il m’a même demandé de faire des choses (que j’ai refusées) pour pouvoir licencier quelqu’un. »
Le jeune employé ne peut tolérer ce genre de comportement. Surtout qu’il est proche de ses équipes. « A l’époque, je fais une recherche sur Internet sur les syndicats qui pourraient nous aider. Je me décide à appeler la CGT. »
Grèves pour plus de droits
Quelques jours plus tard, le Quick du côté de Dijon connaît une grève qui rassemble 90 % des salariés. « On est restés devant le restaurant avec nos pancartes pendant 2 jours et on a obtenu le 13eme mois pour tout le monde, la prise en charge des repas et quelques autres points dont je ne me souviens plus, mais à l’époque, on savourait la victoire. » Explique-t-il en se marrant.
Bon, évidemment, le lendemain, le patron vient le voir en lui demandant d’arrêter de le tutoyer. « Je comprends que je ne vais pas pouvoir rester bien longtemps. » Des recruteurs de KFC le repèrent et lui proposent de prendre en charge l’ouverture de leur magasin à…Clermont-Ferrand. « J’étais trop heureux de revenir vivre par ici. »
Syndicaliste CGT
Après plusieurs mois de formation à Lyon, Cédric et 80 autres salariés sont sur le feu. « On a eu beaucoup de clients. Je me souviens de journées où on faisait 8H/4H du matin. On nous faisait débadger et on nous comptait une journée normale. »
Un jour, la CGT passe dans le nouveau restaurant pour recruter de nouveaux adhérents. « Moi, je leur dis que je veux bien participer et notamment obtenir un mandat pour le CHSCT, qui gère les conditions de travail. »
Mais, ce jour-là, le directeur aperçoit le salarié en pleine discussion avec le syndicat. « 2 jours après, j’étais convoqué. Mon directeur me dit : « Je sais ce que tu as fait. » Et j’apprends qu’ils ont appelé mon ancien employeur à Dijon qui m’a dépeint comme un virulent syndicaliste. »
Quelques jours plus tard, juste avant le départ en week-end, il reçoit un appel : « Tu ne reviens plus, tu ne remets plus les pieds chez nous. » Lui ordonne le directeur. « En fait, ce jour-là, il venait de recevoir les élections du personnel dans lesquelles mon nom était inscrit comme membre du CHSCT. »
Licencié sur le champ
Cédric qui n’avait encore jamais eu de contact avec la CGT de Clermont, en dehors du syndicat de KFC, passe à la maison du peuple. Christophe Boucheix lui ouvre la porte, et sans hésiter lui dit : « on va t’aider. »
.Cédric est finalement licencié pour « campagne syndicale agressive. » Ce que le futur avocat dément formellement : « Il n’y a pas eu une seule campagne. » Des grèves de soutien devant le magasin seront programmées. « Je me décide de les poursuivre aux prud’hommes. Et en même temps, je commence à lire tous les livres sur le droit du travail. J’adore. »
Alors que Cédric est sans emploi, Christophe Boucheix de la CGT Commerce lui propose de venir assister à leurs permanences juridiques. « Et ça me passionne. Je commence à renseigner les gens. Puis finalement à tenir la permanence et très vite la CGT m’embauche comme défenseur syndical. »
Reprise d’études
Cédric décide de reprendre ses études. « J’ai eu une équivalence pour entrer en 3eme année de licence. Et j’ai obtenu un Master de Droit Social. »
Entre temps, Il obtient la réponse des prud’hommes où la discrimination syndicale est reconnue. « Et au pénal, j’obtiens gain de cause puisque mon employeur avait demandé de fausses attestations sous menaces à mes collègues de l’époque. »
Défenseur syndical et juriste
Cédric jongle entre études et plaidoiries comme défenseur syndical pour la CGT. « Je me souviens être tout devant ou tout derrière sur les bancs de la fac, les autres étudiants étaient bien plus jeunes. Moi, j’avais déjà plus de 30 balais ! »
Cédric en convient : il a bien plus appris sur le terrain qu’à l’université. « Mes 8 ans de juriste ainsi que mon master m’ont permis de passer la passerelle pour devenir avocat. Il a fallu que je passe un examen en juin 2024. Et depuis janvier 2025, je suis inscrit au barreau. »
Inscrit au barreau
Ainsi, Cédric met sa robe pour la première fois et prête serment. « C’est assez émouvant comme moment, surtout à 42 ans, et après mon parcours. »
Pour l’instant, en collaboration dans un cabinet, il aura son propre local, avenue de Royat à Chamalières, proche de la banque de France, le 1er octobre prochain. Aujourd’hui, il a une centaine de dossiers en cours. « Toutes mes années à travailler pour la CGT m’ont fait beaucoup de promotion. Je ne manque pas de travail. »
Cédric est passionné. Et passionnant. « Ce que j’aime dans le droit du travail c’est que ce ne sont pas des juges professionnels qui sont présents mais des travailleurs, patrons, qui connaissent les métiers. C’est un droit vivant, ce n’est pas comme du pénal où une infraction correspond à une peine. Aux prud’hommes, il faut apprécier le contexte, le métier. »
Droit du travail, un droit vivant
A Clermont-Ferrand, Cédric cite deux références : « Du côté des employeurs, Maître Truno plaide extrêmement bien. Du côté des salariés, Jean-Louis Borie reste une référence car il a rendu l’avocat accessible à tous. »
Et pour Cédric, ça, c’est important. « J’estime que tous les salariés doivent être entendus. Et avec le barème Macron qui limite les dommages et intérêts, les entreprises n’ont plus peur de licencier, ils provisionnent la somme et savent que ça n’ira pas au-delà. »
Réintégrer les salariés
Alors, il se souvient de quelques-unes de ses nombreuses victoires. « Ce que j’aime c’est quand on parvient à faire réintégrer les salariés après un licenciement abusif. Car, il ne faut pas croire, les gens ne font pas ça pour l’argent mais d’abord pour la dignité. Et retrouver son travail c’est important. »
Parmi ses grandes affaires, celle d’Orange qui a pratiqué le travail dissimulé par l’intermédiaire de l’entreprise Chrome. « Embauchés par Chrome, les salariés bossaient en fait pour Orange sans en avoir les avantages. »
De Orange à Jean Perrin
Actuellement, il a récupéré certains dossiers des salariés de l’ADAPEI 63 ou encore de Jean Perrin. « Le monde du travail est de pire en pire. On constate de plus en plus de licenciements pour tout et n’importe quoi. Les gens subissent tellement ils ont peur de perdre leur emploi. »
Cédric a de la chance, pour l’instant, tous les dossiers qu’il a pris, il y a cru. « On a un devoir de conseil. Je ne prends pas les dossiers perdus d’avance. Même si ça peut arriver. »
D’ailleurs, Cédric refuse les dossiers qui « sont juste là pour faire chier les employeurs. » Il faut que la cause soit juste. « J’aime que la personne que je défends soit entendue. Je dois permettre ça. »
Le jeune avocat ne recherche pas les grosses affaires. « J’aime que mon client me dise que j’ai bien plaidé car j’ai dit ce qu’il avait sur le cœur. Parfois même si on perd derrière. »
« Que mon client soit entendu«
Et cette intégrité là, il en est certain, il la doit à ce parcours atypique. « J’ai été ce jeune étudiant bafoué par son employeur. J’ai été ce manager à qui on a demandé de couvrir des irrégularités. J’ai été ce syndicaliste réprimé. »
Aujourd’hui l’avocat, devenu une référence locale en matière de droit du travail, reste disponible pour ses clients. « Le lien et la confiance sont importants. » Mais, il dénonce le manque de moyens alloués à la justice. « Je trouve violent toutes les années d’attente pour obtenir une réponse. La responsabilité en revient à l’Etat qui ne prend pas la peine de financer à sa juste valeur notre justice. On manque de personnel, le nombre de greffières a été divisé par deux, par exemple à Clermont-Ferrand. »
Manque de moyens pour la justice
L’avocat regarde son téléphone. « Faut que j’y retourne. Je ne sais pas ce que tu feras de tout ça. Mais défendre les gens qui n’en ont pas forcément les moyens face à leurs entreprises, ça, ça me touche. Ca me fait vibrer. Je suis content de mon parcours même s’il y a 20 ans, dans mon quick, j’aurais jamais espéré un tel parcours. J’espère encore pouvoir laisser les gens s’exprimer sur les injustices qu’ils ont subies. Je me lève tous les matins pour ça. »
