Retour sur deux mois d’éducation aux médias

Mediacoop a voulu réagir fortement après l’assassinat de Samuel Paty, en proposant gratuitement des ateliers à tous les enseignants du Puy-de-Dôme, qui le désiraient. Plus d’une centaine de classes ont donc pu bénéficier de nos interventions. L’occasion pour nous de faire un point sur l’école, la liberté d’expression et la réalité sur le terrain.

Nous avons posté cette proposition à la rentrée des vacances de la Toussaint. Très vite relayée, nous avons dû mettre en place un calendrier afin d’étaler au mieux nos ateliers. Du CP à la première, nous avons ainsi voyagé dans des salles de classe, toutes uniques, et nous avons pu vérifier, apprendre, travailler avec les citoyens de demain sur les questions de l’information et de l’expression. Parfois, notre Clio débarquait dans un petit village. Garée sur la place. Parfois, notre clio tournait pour trouver un endroit où stationner en plein centre de Clermont. Tous les élèves nous attendaient. Majoritairement, nous avons travaillé avec des CM. On entendait du couloir, leur petite voix « C’est la journaliste ». Avec les enfants, nous avons parlé des médias, mais aussi, des réseaux sociaux, de l’information, de nos droits, de nos devoirs, des rumeurs, et de l’actualité qui les a marqués.

L’actu des enfants

Ils parlent tous des attentats. Mais aussi des violences policières. Nombre d’entre eux ont vu les images de George Floyd, ou plus récemment celles des caméras du producteur parisien. Les enfants se souviennent de l’incendie de Notre Dame de Paris. Là, encore le poids des images, plus que le sens des faits. A l’heure, où chacun réfléchit à l’importance d’être libre de filmer, il faudrait peut-être s’interroger sur les répercussions des images du réel sur les enfants. Une image transforme nos émotions. Selon notre sondage, 68 % des élèves de CP à la troisième regarde la télé avant d’aller à l’école, parmi eux, 50 % regardent Netflix. 12% regardent les infos avant d’aller à l’école. Si, pour nous, il est important que les enfants connaissent le monde qui les entoure, nous pensons que les images des journaux télé peuvent être choquantes pour des enfants de primaire. D’ailleurs, ils sont majoritaires à décrire des images violentes pour parler des inondations, des incendies, et bien sûr des actes de violence, et n’ont pas le recul nécessaire pour affronter seuls les interprétations que l’on peut en faire.

Les enfants ne connaissent que des noms de radios musicales. France Inter n’est sorti qu’une seule fois, RMC deux fois. Ils ne s’informent jamais par ce biais. Peu d’entre eux connaissent le monde de la presse écrite, hormis les magazines auxquels l’école est abonnée. Une seule fois, un enfant a parlé de « Le Monde ». Aucun n’a cité Le Figaro, Libération. En revanche, ils connaissent tous Charlie Hebdo. « A cause des caricatures ». Peu d’élèves savent que les journalistes du titre sont morts.

Samuel Paty, au cœur des débats

Parce que, concernant Samuel Paty, rares sont les élèves qui ont saisi l’histoire. Beaucoup pensaient qu’il faisait un cours sur l’islam. D’autres étaient persuadés que c’est Samuel Paty qui avait fait les dessins. Certains ont raconté que c’était un de ses élèves qui l’avait tué.

Deux élèves sur les 2560 élèves croisés ont dit que Samuel Paty était raciste. Un seul a expliqué qu’il l’avait un eu cherché quand même, il n’avait qu’à prendre un autre exemple. « On ne se moque pas du prophète ».

Une petite élève de CM1 a pleuré parce qu’elle ne veut pas qu’on fasse du mal au prophète. D’autres ont avoué qu’ils avaient entendu souvent autour d’eux que c’était de la faute à Samuel Paty s’il était mort, mais qu’en classe, ils n’avaient pas le droit d’en parler. Aucun des enfants que nous avons croisés ne connaissaient réellement les faits. Ils avaient entendu parler des caricatures, du terroriste de 18 ans, des collégiens qui avaient eu 300 euros, d’un père sur les réseaux sociaux, mais aucun ne connaissait parfaitement l’histoire.

Un petit CM2 est venu me voir à la fin de mon intervention : « Je suis tchétchène, depuis l’assassinat de Samuel Paty, on me traite de terroriste dans la cour… » s’est plaint l’enfant.

Il est évident que nous ne devrions pas devoir parler de toutes ces choses bien trop tristes aux enfants, mais qu’il est nécessaire pourtant de rappeler la loi et l’importance de recouper les informations, car Samuel Paty a été assassiné à cause d’interprétations, de fausses informations et de rumeur…

Et l’école dans tout ça ?

En entrant dans l’intimité des salles de classe, nous avons pu savourer le lien entre petits et enseignants. Malgré une violence accrue du système. Trop d’élèves, un protocole sanitaire qui nous a empêchés de voir les petit sourire et a écourté nos interventions avec les lavages de main à répétition. Mais nous avons pu percevoir de grandes inégalités aussi. Dans certaines écoles de campagne, 11 élèves par classe, qui décident des repas à la cantine pendant que les parents font les courses. Parfois c’est le maire lui-même qui m’accueille. Ailleurs, des enseignants un peu seuls, sans réel contact avec le reste de l’équipe pédagogique. Une maitresse a été arrêtée deux semaines après avoir été violentée par une maman, sous les yeux de certains de ces collègues. « La violence c’est la non-réaction des autres, même de ma hiérarchie qui ne m’a jamais appelée pendant mon arrêt… » Plus souvent, ce sont des équipes parfaitement soudées, qui doivent lutter contre la violence de l’autre côté du portail. « Nous avons fait trois signalements pour une famille et deux enfants violentés, mais à chaque fois, on nous dit qu’on n’a pas assez de preuves… »

Reste la violence de la cour d’école, accrue celle-ci, depuis 4 ou 5 ans… « Nous devons apprendre aux enfants le vivre-ensemble, le système éducatif a changé, les parents se reposent trop sur l’école. Nous nous retrouvons a perdre un temps incroyable à apprendre les règles de base aux enfants… » se plaignent une grande majorité des professionnels. Les insultes sont devenues une nouvelle façon de parler, « ça ne veut pas dire qu’on n’aime pas la personne » rétorque une collégienne, « c’est même affectueux parfois… »Dans chaque classe de collège, on a demandé aux filles de lever la main si elles s’étaient déjà fait traiter de « pute ». 100 % ont levé la main, parfois presque fièrement, d’autres fois rassurées de ne pas être seules. Mais toutes prenaient conscience du problème.

Les réseaux sociaux

86 % des élèves de CM ont un téléphone portable. Dans une classe de CP, 12 sur 24 avait un téléphone, « pour jouer ». 76 % des élèves de moins de 13 ans (âge légal) sont sur les réseaux sociaux. 4 élèves sur 30 ont déjà été harcelés, piratés ou insultés sur ces mêmes réseaux. De nombreux propos racistes nous ont été avoués. « Sur Fornite en ligne, un groupe de jeunes m’ont bloqué quand j’a donné mon nom en disant que je n’étais pas français » révèle un jeune garçon.

Aux lycéens auxquels on demande s’ils se sentent accrocs au téléphone (panique quand ils n’ont plus de batterie ou pire lorsqu’ils perdent leur portable) , 82 % avouent ne pas pouvoir passer plus de quelques heures sans, 69 % se réveillent et s’endorment avec. Tout autant expliquent communiquer sur le téléphone alors qu’ils sont entourés de leurs amis physiquement. Mais, ils sont 73 % a en avoir marre. « Ce téléphone nous gâche la vie, il faudrait qu’on parvienne tous à s’en défaire pour vivre de vrais moments, sauf qu’il faut que ce soit un élan collectif » en conclut un groupe de première.

47 % des jeunes sont déjà allés sur le darknet et ont regardé des vidéos de torture.

79 % des jeunes (10 ans à 15 ans) s’informent en priorité sur les réseaux sociaux.

Alors que faut-il penser de tout ça ?

Pas grand chose, il s’agit de données intéressantes pour comprendre le monde dans lequel nous survivons tous, et tous ensemble. L’évolution des pratiques numériques, mais aussi la mutation de l’information qui doit toujours aller plus vite, qui doit toujours être plus impressionnante, ne permet pas aux enfants de vivre réellement leur enfance, avec l’ennui, et la candeur. La violence des cours d’école a elle aussi muté. Est-ce dû à la violence sociale à laquelle sont confrontés leurs propres parents ? A l’absence de parents absorbés dans leur travail ? Aux jeux vidéos violents ? Aux images à la télé ? Aux réseaux sociaux qui créent des malentendus ?

Nous en sommes pour l’instant qu’au stade des questionnements. Nous ne saurons même pas dire si les enfants souffrent plus qu’avant. Nous pouvons simplement affirmer que le niveau scolaire est en baisse, que nombre d’enfants n’ont pas acquis un langage suffisant à l’entrée en maternelle. Les enseignants des petites sections nous ont tous fait ce même retour, parlant d’une baisse depuis seulement 4 ou 5 ans.

Alors, l’école, le système d’information, les médias ne devraient-ils pas être au coeur des débats ? Car notre rôle à tous, n’est-il pas de voir pousser de jeunes citoyens, avec un bel esprit critique et surtout le bonheur d’exister, ici et avec les autres ?

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