Vous ne verrez pas son visage, vous ne connaîtrez pas son nom. Simplement son métier : paysan. Son pays : Palestine. Appelons-le Youssef. Il est né dans les années 70, pas très loin d’Hebron. Son père est cultivateur. Du plus loin qu’il se souvienne, enfant, il n’a jamais vu un homme libre. Il se rappelle les véhicules blindés de l’armée israélienne qui surveillent les couvre-feux. « Pas celui que vous avez vécu pendant la seconde Guerre mondiale. Notre couvre-feu à nous, c’est une autorisation de 30 minutes par jour. »
Youssef se souvient aussi de ce matin-là, avec son père, il a alors 7/8 ans. Il accompagne le patriarche dans ses parcelles pour labourer avec le cheval. Il est 4 heures du matin. Mais au loin, son père aperçoit les soldats israéliens. « Il m’a alors dit de prendre la charrue et de labourer à sa place, et je l’ai vu prendre la fuite. »
Une enfance sous l’occupation
Les soldats n’osent pas tirer sur l’enfant, mais n’auraient pas épargné le père. « J’ai mis du temps à comprendre pourquoi mon père m’avait laissé là, tout seul, je me suis senti abandonné. J’ai compris 15 ans plus tard, qu’il venait de sauver sa peau sans me faire prendre de risque. »
Mais, de cette anecdote, Youssef puise une volonté de libérer son peuple. « J’ai eu des oncles résistants expulsés en Jordanie, et un qui militait au parti communiste palestinien. » Alors, Le jeune homme décide de s’engager lui aussi dans la résistance pour lutter contre l’occupation.
3 années de prison
Il va en prison. En est libéré 3 ou 4 jours avant le bac. « Les enseignants venaient m’apporter les cours à ma sortie afin que je puisse réussir l’examen. A cette époque, la seule chose qui me préoccupait c’était la lutte pour la Palestine. » Le gosse obtient le bac et part en France pour des études d’ingénieur agricole. « A cette époque, on passait des vaches au tracteur, j’avais besoin de comprendre les nouvelles machines. »
Il se souvient des couleurs à son arrivée à Vichy. « J’avais été enfermé dans une prison en plein désert. Tout était marron ou kaki. Je n’avais vu que 2 couleurs, et là, je découvrais le rouge, le bleu, la vie quoi. » Au Cavilam, centre d’enseignement du Français, le jeune homme progresse vite. Il peut au bout de quelques mois partir à Montpellier poursuivre ses études. « Je me souviens, à l’époque personne ne connaissait la Palestine. Je sortais une carte mais je ne voulais pas parler d’Israël. La Palestine existe sans Israël. »
Etudiant à Montpellier
Lorsqu’il rentre dans son pays, il reprend l’exploitation de son père. Les affaires sont dures. Les paysans ont du mal à vendre leurs produits. « Les routes sont barrées par l’occupant. Lors des accords d’Oslo, Israël a imposé ses conditions économiques. On ne pouvait plus vendre à Gaza. Nos exportations étaient trop longues, nos produits arrivaient pourris. Dans les années 2000, la deuxième Intifada accélère la descente aux enfers des paysans qui ne parviennent plus à vendre. « Entre 2003 et 2005, on perd la moitié de nos productions. On a fait quelques manifestations, mais on ne pouvait compter sur personne. On a comprs que la solution ne pouvait venir que de nous. »
Des agriculteurs qui ne peuvent plus vendre
Ainsi, Youssef et ses camarades de misère décident de monter une coopérative. Des français sur place, venus ramasser les olives, sont bloqués. Ils ne peuvent se rendre au travail à cause des routes barrées. Alors, une solidarité internationale naît. Tout le monde décide de travailler ensemble. « Et ce qui était important c’était que les coopératives se développent, et, comme ça, à chaque fois qu’on en parle, on explique que cela vient du fait que nous n’avions pas d’autre choix. Parler des coopératives, c’est parler de l’occupation et de la réalité palestinienne. »
Ainsi, des coopératives poussent en Palestine pour les olives, le raisin, les confitures…
Des coopératives comme solution
Cela n’a pas changé le destin du peuple palestinien. Youssef est bien conscient que le chemin vers la liberté est très long. « Je connais une jeune femme de 25 ans qui a été emprisonnée le mois dernier car elle mis un smiley triste sous la photo d’un enfant gazaoui qui a faim, sur Facebook. Ils deviennent ridicules. » Pour Youssef, aucun doute que le grand projet colonial n’est autre qu’un nettoyage ethnique et un génocide. « Ils veulent nous pousser à partir, nous dégoûter de nos terres. Mais, ils ne casseront pas le peuple palestinien. »
Invité chez un viticulteur auvergnat
Youssef est là, à raconter son histoire dans la cuisine de Gilles Persillier, viticulteur auvergnat. En 2017, alors qu’il n’est pas engagé, il part en Palestine avec l’AFPS (Association France-Palestine Solidarité). Il y va par curiosité plus que par engagement. « J’ai été surpris de voir comment, là-bas, les vignes résistent malgré l’aridité des sols. » On croirait y lire une métaphore du peuple palestinien. Mais Gilles poursuit : « C’était tellement incroyable ce que j’ai vu là-bas que je me suis demandé si ce n’est pas par manque d’objectivité. Mais plus j’y réfléchis et plus je me dis que la réalité est bien l’oppression d’un occupant. » Le viticulteur a été surpris d’être contrôlé dès le départ du sol français. « En France, on a eu droit aux contrôles israéliens ! »
Cuvée de 1500 bouteilles pour la Palestine
Depuis, il garde un lien avec les paysans de là-bas. Au point que cette année, il a réalisé une cuvée de 1500 bouteilles pour la Palestine. « On a réalisé l’étiquette et on vendait 10 euros la bouteille. L integralité des gains a été reversé à l AFPS. » Youssef reçoit symboliquement le chèque. « On doit passer par des intermédiaires car même les comptes en banque sont contrôlés. » Explique un représentant de l’AFPS.

Youssef remercie, non sans humour. « Israël a inventé un ministère spécial pour lutter contre vous. Le ministère de la stratégie qui contrôle tout ce qu’il se passe à l’international. » Et le paysan le sait, la pression des autres pays commence à payer. « Tout le monde sait désormais ce qu’il se passe chez nous. » Dit-il avant de tendre une bouteille d’huile d’olive à Gilles pour le remercier. « Nos oliviers ont plus de 2000 ans. Alors, bois-la avec modération. »
Du miel et du vin
Stéphane, propriétaire de quelques ruches, est lui aussi remercié. Alors qu’il va au cinéma voir un film « un peu au hasard », il rencontre lors du débat, l’association AFPS. « J’ai alors fait 25 kilos de miel pour la Palestine. Finalement, c’est facile d’aider les gens. »

Youssef sourit, un verre à la main. Il découvre le fromage de chèvre local et le banquet réalisé par les bénévoles de l’AFPS. Le saint-Nectaire n’est pas loin non plus.
On regarde de plus près l’étiquette de la bouteille. « Ah oui, le cep de vigne pousse dans un arbre. Une même terre pour deux cultures différentes. L’une ne vivant pas sans l’autre. » Encore un fois, la métaphore paraît trop belle.
2 réflexions sur “Y., Palestinien venu en Auvergne : « La solidarité est notre arme »”
Petite précision, ce n’est pas la moitié des gains qui a été renversé mais tout les tous les gains !
Tout simplement bravo .