Deux séances programmées par le cinéma engagé et indépendant de Clermont-Ferrand du film du député-journaliste-réalisateur François Ruffin. Les deux salles se sont remplies très vite, et ceux qui n’ont pas pu avoir de places lors des pré-ventes se rassemblaient devant le cinéma avec buvette et fanfare. Nous, nous sommes allés à la séance de 20H30. Retour sur un film qui nous a laissés perplexe.
Ruffin, on le connaît un peu. De réputation. Et parce que Fakir fait partie de la bande des médias indépendants et que le journal a rejoint dès 2014 la Coordination des Medias Libres ( de laquelle Mediacoop est aussi membre). Forcément, échanges de mails, de prises de position, signatures communes. On pourrait avoir plein de trucs à se dire. Mais, hormis me vanner sur le fait qu’il a reçu des milliers de mails de moi, fut un temps ( mails groupés adressés à tous les membres de la coordination, non pas de harcèlement quelconque, soyons clairs! ), il ne m’interroge pas sur notre coopérative, nous ne discutons pas sur les médias. Nous décidons simplement de faire une interview plus tard dans la soirée. Il est froid, sûrement crevé. Je le laisse à l’étage du ciné. Je suis juste un peu interrogative sur le fait qu’il ait répondu à une interview de La montagne, média de masse local.
Je pars donc rejoindre des Gilets Jaunes sur le parking du CIO, juste à côté du cinéma. Pas tant de monde que ça. Des représentants de Luxfer, usine en lutte depuis plusieurs semaines sont là, des militants en faveur des migrants, des représentants de La France Insoumise, peu de syndicalistes, des Gilets Jaunes, et… quelques têtes, rares mais quand même, de personnes exhibant des pin’s, drapeaux, et symboles identitaires…
Ruffin arrive sur l’estrade et donne très vite la parole à des salariés de l’Usine Luxfer qu’il est allé visiter dans la journée. Il échange ensuite avec le public, les appels à rejoindre la manifestation de Samedi 14H, place de Jaude, sont lancés. Un homme tente d’expliquer que le libéralisme est un rempart contre le fascisme. Ruffin pense tout le contraire mais demande à ce que toutes les paroles soient respectées. Un inconnu scande » Gilets jaune sans syndicat ni parti » . Ruffin élude la polémique. Sur cette tribune, dans le froid et la nuit qui commence à tomber, ce n’est pas un réalisateur. Cela n’existe pas un réalisateur applaudi à la fin de chacune de ses phrases. Confusion des genres. On entend dans le public les suspicions « Oui en fait, il est déjà en campagne…« , d’autres pensent » qu’il se la joue un peu star, dommage pour un mec qui veut représenter le peuple« . La mise en scène, cette foule totalement soumise au discours de cet homme rappellent effectivement plus un meeting politique.
20H30. Installés dans nos sièges rouges du Rio, on s’apprête à regarder le film. Philippe Laville président de l’association du cinéma présente la nécessité de montrer ce genre de documentaire. Ruffin viendra faire le débat à la fin.
Noir.
On ne peut pas dire que c’est un mauvais film, évidemment, il est bien fait : drôle et émouvant, récoltant la parole des oubliés du système. Mais très vite, on s’interroge. le film a été tourné en 6 jours, pas de quoi tisser des liens avec les personnes rencontrées. On comprend que les interviews sont faites quelques heures voire quelques minutes après les présentations. On est gênés par cela. Parce que ce road-movie réutilise les façons de faire des chaînes d’info continue..Pas de distance, pas de recul. Pas de temps donné aux protagonistes qui pourtant le mériterait. Passer du temps avec eux, comprendre leur quotidien en le partageant quelques semaines, quelques mois…Ils sont touchants ces gens, mais n’ont droit qu’à une interview, une bière ou un café avec Ruffin. Et puis parfois des moments impudiques. Cette femme, en situation de handicap qui se fait couper la parole quand l’une de ses camarades de rond-point prévient la caméra » cette femme, je la vois faire les poubelles…c’est tellement triste… » Natacha, souffrant de troubles neurologiques n’avait pas envie que ça se sache, on le sent, elle est gênée, elle tente d’ailleurs de s’en défendre, mais au montage, ce moment est gardé. Natacha a eu une parole imposée par une de ses camarades, pas eu le choix d’avouer qu’elle fait les poubelles pour nourrir ses gosses. La France entière le saura bientôt, d’ailleurs.
C’est un film de propagande, mais Ruffin a l’honnêteté de l’avouer. Le but de ce film est de montrer le bon côté du mouvement social en cours. » Une famille « , » La solidarité « , les mots reviennent. Chacun se défend de ne pas être facho. On ne parle absolument pas de politique d’ailleurs dans ce film. Ce n’est pas là le propos… Ruffin en 6 jours et à bord de sa voiture, rencontre des Gilets Jaunes. Son équipe, a, sur différents endroits fait les repérages en amont. Il ne va nulle part au hasard, semble-t-il. A une station essence, il parle de son ex qui lui a demandé d’acheter une plus grosse voiture puis dans un rire avoue « on s’est séparés une semaine plus tard « . A côté de moi, une femme s’agace, elle connaît l’ex de Ruffin, « je trouve très indélicat de parler de ça comme ça, surtout que leur rupture s’est bien mal passée…pas sûre qu’elle ait envie qu’il parle de la voiture en riant… »
Parfois, on se marre devant le film. Puis ça nous rattrape, on ne peut pas s’empêcher d’y voir un film de campagne, surtout quand Ruffin demande à plusieurs de ses interlocuteurs : « Tu me dirais quoi si j’étais Macron ? «
Bien sûr, on trouve la société injuste quand un homme dit qu’il n’a pas mangé depuis 2 jours…Mais on ne trouve pas les interviews très profondes, elles manquent de silence, de temps, de pause, de souffle…la rapidité de tournage rattrape l’authenticité des liens. Mais on finit par chanter à la fin qu’on veut du soleil, parce que la musique est belle, que la lutte aussi, que les personnages sont touchants.
La semaine d’avant, Envoyé Spécial avait consacré un de ses reportages aux travailleurs pauvres. Le sujet était drôlement bien mené avec un suivi sur le long terme de plusieurs personnages. On avait trouvé ça plus percutant. Parce qu’on le sait qu’en France, des femmes seules ne peuvent plus payer la cantine de leur gosse, des familles ne mangent pas toujours à leur faim, que la misère financière entraîne une solitude et un repli sur soi….C’est vrai que dans Ruffin, on parle de tout ça et du droit à la beauté. Que le beau n’est pas un privilège de riches. Qu’une fresque,au milieu d’un rond-point, d’un vieil homme aux yeux parlants redonne vie et sens au combat…
Lorsque la lumière se rallume, les gens applaudissent, une personne se lève. On ne peut s’empêcher de se souvenir de la projection de Libre et d’une salle debout à l’arrivée de Cédric Herrou pour le débat. Ruffin le demande dès le départ, il préfère qu’on parle du film plutôt que de politique. On le taquine sur le fait que dans le bout de France qu’il a traversé, on ne voit pas les banlieues. On lui demande son avis sur le Référendum d’Initiative Citoyenne. Très vite, le co-réalisateur impose les termes du débat, il veut la parité dans les prises de parole. Et il avoue être très fatigué et donc ne veut pas d’un débat qui n’en finit pas. Très vite donc, on se retrouve dehors. On croise les copains, auxquels on demande un avis. Personne n’est totalement euphorique face au film. « C’est un film qui a la bonne recette : émotions diverses, road-movie, Ruffin qui se met en scène, forcément ça marche…« , » on est d’accord, ce n’est pas le film du siècle…« , « C’est un film qui tombe bien, porté par un mec connu, sinon il n’aurait pas du tout eu de bonnes critiques… » , » En fait ce qui m’a gêné dans le film, c’est Ruffin« , » C’est sacrément bien d’avoir réalisé ça en si peu de temps…« , « je ne m’attendais à rien et du coup, j’ai été agréablement surpris… »
On n’aura pas l’interview de Ruffin, il nous attendait pendant le film, on avait compris qu’on ferait ça après. On tient d’ailleurs à s’en excuser. Le Clap, journal étudiant aussi repart bredouille. Radio Averne aussi. Mince, Ruffin n’aura vraiment répondu qu’au seul média de masse de la région, La Montagne, comme si le sort s’acharnait…
On rentre chez soi, une fois couché, on a du mal à trouver le sommeil…En fait, on vient de voir quoi? Un film de campagne? un film de propagande? Peut-on se targuer d’avoir donné la parole à des sans-voix, en 6 jours? N’est-ce pas ce que tous les médias libres font dans leur région? ce que les documentaristes font pendant des années? ( en exemple et par hasard : notre film Plume de bitume : 2 ans passés auprès des gens de la rue) Avons-nous assisté à un documentaire d’information continue? Avons-nous plus envie d’aller sur les ronds-points après ce visionnage? Avons-nous mieux compris la société? Avons-nous appris quelques chose? l’homogénéité des interviews ne vient-elle pas mettre à mal la complexité du mouvement? Chaque gilet jaune est différent. Peut-on avoir un frigo plein et malgré tout continuer de manifester? Qu’en est-il des syndicats, grands absents du film? Et des fachos, qui malgré tout, sont aussi présents dans le mouvement? La question des violences policières? Là, n’était pas le but du projet…Il ne s’agissait pas de répondre à des questions mais de faire un état des lieux permettant de remettre en valeur un mouvement hautement dégradé par les chaines de télé et journaux. Et de ce point de vue là, le pari est réussi. Avec la même stratégie ( arrangement de la réalité, prise de position subjective, montage au profit de la cause, narration, émotion) que les médias qu’il dénonce, Ruffin aura au moins réussi un contre poids et réalisé un outil qui pourra servir aux Gilets Jaunes en lutte, dans notre pays depuis plus de 4 mois, pour une société plus équitable…Alors, on ne peut que s’incliner…
1 réflexion sur “« J’veux du soleil », retour sur la séance du 27 mars au Rio”
Salut
Merci pour cet article, et pour la critique.
Pour faire court de mon côté, même si je commence aussi à prendre du recul avec Ruffin, je m’en tiens à votre conclusion : le film redonne de l’espoir et une image positive au mouvement. Certes avec une recette qui est critiquable et qui est la même que ceux que l’on combat. Mais, y’a pas le temps de faire ds la dentelle, tout est bon à prendre, c’est un peu la guerre déjà non ?