De quoi l’auteur de féminicide est-il le monstre ?

Cette semaine a été lourdement entachée par une affaire de féminicide, largement dispersée dans la colonne des faits-divers. Pourtant, la mort de Justine, 20 ans, révèle un dysfonctionnement structurel de notre société patriarcale. Comment un jeune homme a-t-il pu tuer une jeune femme ?

Nous avons les noms, les photos et la biographie succincte des jeunes gens de cette tragique histoire. Ils ont une vingtaine d’années et profitaient d’une soirée.

Mais Lucas, 21 ans, a tué Justine. Comme ça. La dernière fois qu’elle a été vue, elle avait un peu bu. Soit. Elle voulait aller dormir dans sa voiture. Son ami l’accompagne dehors, mais c’est Lucas, que Justine connaît, qui propose de s’en occuper. Théo, l’ami, prend le numéro de Lucas et retourne s’amuser en boite. Il prend des nouvelles de Justine pendant la soirée. Lucas assure que tout va bien. Puis dit qu’elle est avec un autre homme. Puis envoie un dernier SMS, alors que Théo s’inquiète : « J’ai autre chose à faire que m’occuper de ta copine bourrée. »

Lucas a tué. Une fille. Parce qu’elle était une fille. Pas parce qu’elle voulait le tuer et qu’il était en légitime défense. Pas parce qu’elle voulait le violer, le tuer, le voler. Non, il a tué Justine parce qu’elle était une fille. On appelle ça : un féminicide.

Elle est la 89 eme victime de féminicide en ce 28 octobre. Son petit garçon de 2 ans et demi est le 115ème enfants orphelins dû à un féminicide. 54 victimes de féminicide étaient mères. 32 enfants ont été témoins de la mort de leur maman.

Voilà pour le tableau chiffré qui fait froid dans le dos.

Maintenant que dire de ces gestes meurtriers ? Que disent-ils de notre société ?

D’abord, et il s’agit d’un coup de gueule, pardon d’avance : Ce féminicide n’est pas un spectacle. Pourtant, Hanouna hier, invitait sur le plateau de son émission, des amis du meurtrier. Ils défendaient leur ami, dépeint comme gentil. Parait-il qu’il avait déjà parlé de Justine, qu’il l’aimait bien, même.

Un auteur de féminicide peut être gentil avec ses copains, cela ne le rend pas moins responsable. Il peut même dire être amoureux de sa victime. C’est d’ailleurs très souvent le cas. 74 des femmes tuées, cette année, l’ont été chez elle. Par leur conjoint. Leur ex-conjoint.

Les meurtriers, justement, par ce lien de proximité avec la victime, qu’ils aiment, aimeraient qu’il en soit de même pour l’autre. Que la femme les aiment aussi. Et, ces victimes se font tuer car elles ne répondent pas à cet amour. Pas comme l’autre le souhaiterait.

Nous sommes loin des coups de folie. Mais proche du refus de la dépossession, comme si les auteurs de féminicide avaient le droit de vie ou de mort sous prétexte qu’ils ont un lien avec la victime.

Il serait difficile de faire là le portrait-robot de l’auteur de féminicide type. Certains psychologues s’y sont essayés. De nombreuses enquêtes ont été réalisées en ce sens. Mais, finalement, pas sûre qu’il y ait grand chose à en retenir. Si, peut-être que dans 54 % des cas, on sait qu’il y avait présence d’alcool et de drogue. Qu’il n y a pas d’âge pour tuer une femme. 20 % des féminicides sont par exemple commis par des hommes de plus de 70 ans.

Daniel Zagury, dans son ouvrage « La barbarie des hommes ordinaires » paru à L’observatoire, en 2018, explique que pour la quasi-totalité des assassins, il n’existe pas d’égalité dans leur rapport à la victime. « L’autre n’est pas reconnu comme tel, il s’agit de relation avec domination et prise de pouvoir. » Les auteurs de féminicide minimisent la gravité de leurs actes, et se posent en victime. Victimes d’un abandon, ou d’un refus.

Ainsi, les femmes se font tuer car elles sont femmes. Pourtant, contrairement aux autres crimes de discriminations, les féminicides n’apparaissent que comme faits divers et non problèmes de société. Elles ne meurent pas sous les coups, elles se font tuer. Elles sont victimes, pas actrices de leur mort.

Alors, comment en 2022, des hommes, aussi jeunes soient-ils peuvent encore tuer une femme ?

Evidemment, tant qu’aux Etats-Unis, on continuera d’élire des hommes qui clament « On peut tout faire avec les femmes, même les attraper par la chatte. » ( Donald Trump, discours en septembre 2005), on se dit qu’on n’est pas sorti de l’enfer du patriarcat.

Si la loi est récente en matière de punition de l’homme, le patriarcat fait partie de l’imaginaire depuis des siècles. Certains historiens remontent au Néolihique, et l’apparition de l’agriculture. Alors que les hommes sont dehors, les femmes gèrent les affaires quotidiennes à l’intérieur.

« Si la loi interdit, le patriarcat autorise le droit de se sentir supérieur, d’humilier moralement, physiquement, de créer des situations de dépendance, de possession jusqu’au droit d’anéantir. » Comme l’écrit la romancière Sylvia Ricci Lempen dans un article pour Le Temps, en décembre 2019.

Il s’agit, selon elle, d’un problème anthropologique. Une situation instaurée que la société ne cherche pas à faire évoluer. Pourtant, l’éducation et la prévention serviraient à faire bouger les lignes, en évitant l’éducation genrée. Un apprentissage compliqué tant les normes patriarcales sont infusées.

En donnant le nom du père à un enfant, on déprécie la position de la mère. En utilisant des notions telles que « chef de famille » et en induisant que les violences sont « normales« .

L’analyse historique et politique rejoint ce point de vue. Les théories matérialistes et marxistes étayent l’argument en définissant le patriarcat comme un fondement de l’oppression féministe et un mode de production capitaliste.

Sans dépolitiser leurs recherches, Gilligan et Snider, auteures de « Pourquoi le patriarcat »(2019) réfléchissent sur la psychologie du patriarcat qui cherche à diviser les genres. D’un côté les hommes ne seraient pas amener à penser ce qu’ils ressentent et agiraient avec pulsion, alors que les femmes apprendraient à se taire. Ses deux positions induites par le patriarcat expliqueraient, pour les deux autrices, les féminicides. En effet, dans leur ouvrage, elles tentent d’expliquer que le patriarcat permet aux hommes de camper sur leurs privilèges, sous l’excuse du sacrifice de l’amour. En fait, aimer rendrait vulnérable. Le patriarcat se dresse en bouclier contre la perte amoureuse. Assumer la perte ou le refus devient impossible, pour certains hommes. Et assumer ses sentiments menacerait la structure hiérarchique permise par le patriarcat lui-même. Alors, on tue pour montrer sa puissance, son pouvoir sur l’autre. Un pouvoir de vie et de mort.

La justice pourra continuer à condamner les coupables, tant que la société n’avancera pas sur ces questions, les femmes continueront d’être tuées. Apprendre l’égalité des genres, et surtout des liens entre eux dès le plus jeune âge. Reprendre les adolescents au moindre discours sexiste. Apprendre aux femmes, aux jeunes filles leur position égalitaire. Bannir la violence. Et mille autres solutions.

Chercher à comprendre sans excuser. Et comprendre que l’auteur de féminicide est le monstre de sa victime mais de la société entière.

Et éteindre sa télé quand l’émission d’Hanouna commence…

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