Immigration : désamorcer le débat

Migrant. Réfugié. Derrière ces mots génériques se cachent des hommes, des femmes et des enfants. Pourtant, dans le débat public, ils ne sont souvent plus qu’une masse informe. Ces familles, ces êtres humains occupent beaucoup les discussions dans le monde, en Europe ou en France. On en parle encore plus ces derniers temps avec l’approche de la présidentielle et la pénible obsession des thèmes sécuritaires et identitaires. Et puis, avec le conflit en Ukraine, la question des flux migratoires est plus que jamais au centre des débats.

Nous, on a envie de faire comme d’habitude. De prendre la grenade et de la désamorcer. De rappeler que si l’immigration est un thème à prendre au sérieux pour le gérer d’une meilleure façon, il ne doit pas être invoqué à la légère. On avait envie de souffler un bon coup et de prendre du recul pour mieux comprendre les enjeux et la réalité des personnes qui quittent ou fuient leurs pays d’origine pour une vie meilleure ou pour une vie tout court.

Déconstruire les clichés

Les migrants sont souvent les victimes de graves clichés. D’abord, on les accuse d’être de plus en plus nombreux en France. En 1982, on comptait 4 millions d’immigrés pour 55 millions d’habitants. Pour 2011, on en compte 5,4 millions pour 65 millions d’habitants. En pourcentage de population, on voit donc, en trente ans, une hausse de 1,2 point de la part d’immigrés. La tempête migratoire n’est en fait que du vent. En 2019, un total de 4,18 millions de personnes ont migré vers l’Union Européenne (depuis le reste du monde ou d’un autre État membre), soit environ 240 000 de moins qu’en 2018. Autre idée reçue : la France accueille plus d’étrangers que les autres pays. En réalité, l’Allemagne, le Royaume-Unis et l’Espagne nous dépassent et la France en compte moins sur son sol que ses voisins européens.

https://www.touteleurope.eu/societe/les-migrations-en-europe/#:~:text=Des%20chiffres%20qui%20prennent%20en,7%20millions%20de%20pays%20tiers.

Désinformation

Bien souvent, le thème de l’immigration est brandi comme base de fausses informations. Sur certaines chaines, dans certains journaux, les attiseurs de peur s’en donnent à cœur joie. Les politiques aussi participent à libérer la parole haineuse, phénomène apparu en partie à partir des municipales de 1983 avec un Jean-Marie Le Pen qui pour la première fois, fait de l’immigration un thème de campagne.  Le début d’une frénésie législative commence. Sarkozy et son Karcher n’arrangent rien, ni Valls qui stigmatisait les Roms.

« Les préjugés, ce sont les mêmes qui tournent en boucle et qui touchent les personnes venant d’Afrique et musulmanes. Ce sont les mêmes préjugés sur les Italiens il y a des années ou les Bretons il y a des siècles », explique Pierre Saint-Amans, l’un des Présidents du groupe local de La Cimade.

De la survie plus qu’autre chose

À ceux qui pensent que la citoyenneté française se distribue comme rien, c’est faux. On ne connaît que trop bien le parcours du combattant que peut subir une personne arrivante pour l’obtention de papiers. Ne pensez pas non plus que les immigrés seraient pauvres et sans qualifications. Cette idée est sans doute l’un des pires clichés. Il faut savoir que ceux qui partent sont souvent les plus diplômés et les plus aisés.

Évidemment, l’argument selon lequel les migrants chercheraient à profiter des minimas sociaux n’a lui non plus aucune valeur. « Dire qu’ils sont des profiteurs est le plus gros mensonge car le temps d’examen de son dossier, la personne a droit à une somme de 6 à 7 euros par jour. On parle plus de survie qu’autre chose », poursuit Pierre. Enfin, l’immigration n’a aucun impact négatif sur l’économie. En France, les réfugiés représentent environ 550.000 personnes soit 0,8 % de la population totale. L’aide apportée aux réfugiés, qu’elle soit monétaire ou directement sous forme de mise à disposition de biens et services se traduit par une augmentation immédiate de la consommation sous plusieurs formes.

La comparaison, ça a du bon

On compte 272 millions de migrants dans le monde. Il y a presque autant d’immigrés en Europe qu’aux USA. En France, il y a environ 250 000 entrées légales chaque années surtout liées au regroupement familial. Si la crise migratoire de 2015 a mis en avant le manque de solidarité des pays européens, l’Allemagne fait figure de bel exemple en 2015. À l’inverse de la France, ce pays a accueilli un million de demandeurs d’asile et a mis l’accent sur l’accès au travail et les cours de langue. En France, les demandeurs d’asile n’y ont pas droit. Outre-Rhin, pendant la dernière campagne électorale, presque aucun débat n’a eu lieu sur l’immigration après une intégration des arrivants positive.

Ici, la peur bien qu’infondée, prédomine trop souvent. Calais en est le plus l’exemple le plus clair. Les habitants ont vite été excédés par la situation et souhaitaient en majorité que les migrants aient un toit sur la tête. Pourtant, la jungle a persisté. Afin de contrer la peur, ne vaudrait-il pas mieux accueillir les gens dignement plutôt que les laisser errer au gré des difficultés ?

L’Europe en questions

Lorsqu’on a pensé à ce sujet, nous avons reçu une invitation pour une conférence organisée par des étudiants de droit sur le thème de la crise migratoire dans l’Union Européenne. C’était hier. Un documentaire a d’abord été projeté avant une table ronde en présence de plusieurs spécialistes de la question.

Sur 447 millions d’habitants, l’Union Européenne à 27 comptait 23 millions de citoyens non européens en 2020, soit 5,1 % de sa population. La politique européenne d’immigration a commencé à se développer à partir de l’intégration de Schengen dans le droit de l’UE et le constat selon lequel l’UE est devenue l’une des principales régions de destination des voies migratoires dans le monde. Mais aujourd’hui, entre les textes et leur application, la différence est profonde. « Sur les questions d’asile et d’immigrations, les textes sont rédigés de façon ambiguë et laissent des pouvoirs aux États membres. De plus, les traités fondateurs ne prennent pas vraiment en compte ces questions car on parlait à l’époque de flux liés au travail » expliquait Agnès Rebuffel Conseillère asile migration de 2012 à 2018.

Une décennie de crises

Ces dernières années, face à une gestion plus qu’hasardeuse, l’Union Européenne a connu son lot de crises. Le 3 octobre 2013, une embarcation de 500 migrants clandestins faisait naufrage au large de Lampedusa. En 2015, la Commission Européenne cherche à imposer des quotas aux États-membres. Le 2 septembre la même année, la photo du petit Aylan Kurdi émeut le monde entier mais fin septembre 2015, un accord pour la mise en place de centres d’enregistrement de migrants est signé. Entre 2015 et 2018, plusieurs États-membres rétablissent des contrôles à leurs frontières. Entre Juillet et décembre 2020, le navire humanitaire Ocean Viking de l’ONG SOS Méditerranée est bloqué par les autorités italiennes. Enfin, le 24 novembre 2021, 27 migrants meurent dans le naufrage de leur embarcation au large de Calais. Depuis 2014, environ 23 000 personnes sont mortes ou ont disparu dans la Méditerranée.

Un outil politique

Sans oublier ceux qu’on ne cite pas. Ceux qui ont servi d’outil politique. Près de 2,3 millions de réfugiés fuyant l’Ukraine sont arrivés en Pologne depuis le début de la guerre. À la frontière avec la Biélorussie, les arrestations et les renvois sont continus. La Pologne avait accusé, en 2021, le régime de Minsk d’avoir orchestré l’afflux de milliers de migrants à sa frontière. Les autres pays d’Europe aussi. En effet, le chantage de Loukachenko était ignoble. Mais c’est l’Europe toute entière qui doit se regarder en face. Au mois d’octobre 2021, 12 pays de l’UE ont écrit à la Commission Européenne pour réclamer le financement d’un mur d’enceinte aux frontières extérieures. Voici la réponse des pays européens à l’envoie de migrants par Loukachenko.

4 Millions

Comment parler d’Europe et de réfugiés sans parler d’Ukraine ? 4 millions. Le chiffre est tombé ce matin. Le nombre de réfugiés Ukrainiens a franchi cette barre selon le Haut-Commissariat de l’ONU pour les réfugiés. L’Europe n’a pas connu de tels déplacements de populations depuis la Deuxième Guerre mondiale. Une réalité qui s’opère depuis le 24 février et le début de la guerre que le régime de Poutine fait subir à son pays voisin.

La solidarité s’organise. Collectes, messages de soutien, convois et initiatives de collectivités se multiplient. Le 4 mars 2022, l’UE a décidé de mettre en place le régime de protection temporaire afin d’alléger la pression exercée sur les régimes d’asile nationaux et de permettre aux personnes déplacées de jouir dans toute l’UE de droits harmonisés.

Deux poids deux mesures

Il serait idiot de remettre en cause un tel élan d’humanisme. Pourtant nombreux sont ceux qui légitimement s’interrogent sur le « deux poids deux mesures » des pays d’Europe en termes d’accueil des réfugiés. Les Ukrainiens arrivent en nombre aux portes de la Pologne, pays pas vraiment connu pour son accueil chaleureux. Depuis le début du conflit, des échos de trie des personnes s’y font entendre. « Le climat est forcément bousculé par ce qu’il se passe en Ukraine et les gens qui ont fui le pays. On se réjouit de la mobilisation citoyenne et des pouvoirs publics. C’est positif mais il y a aussi un sentiment de colère et de révolte car on se dit que ce qui est fait actuellement, ça aurait pu être fait pour toutes les personnes qu’importe leur religion, origine ou couleur de peau », indique Pierre Saint-Amans.

En France, plusieurs élus de droite et d’extrême droite ont dénoncé, samedi 12 mars, le fait qu’un tiers des réfugiés fuyant l’Ukraine en guerre ne seraient pas ukrainiens. Cette affirmation ne correspond pourtant pas aux chiffres officiels. « Il y a ceux qui viennent pour des raisons économiques, qui viennent plomber nos comptes publics et nos comptes sociaux et les Ukrainiens à l’égard desquels on a un devoir de solidarité européenne bien sûr » a notamment déclaré Nicolas Bay, de Reconquête !  Les associations d’aide aux migrants fustigent de leur côté, entre autres exemples nombreux, la mairie de Calais qui ouvre les bras aux réfugiés Ukrainiens après les avoir fermés aux migrants du Moyen-Orient et d’Afrique.

L’heure du scrutin

Bien avant que les réfugiés Ukrainiens n’occupent une grande partie de la couverture médiatique, l’immigration aura été un marqueur fort de la campagne électorale, poussée par l’hypothèse de la présence de l’extrême droite au second tour et l’émergence de la candidature d’Eric Zemmour. Les candidats en font l’axe principal de leurs projets, persuadés d’y trouver une rentabilité politique. « C’est la conséquence logique des politiques qui sont menées par Macron et ses pratiques administratives, policières et préfectorales xénophobes. Ce sont plutôt le pouvoir d’achat, la santé et l’environnement qui sont les principaux sujets pour les Français et ce n’est pas du tout l’immigration », conteste Pierre Saint-Amans.

Pour lui, le futur reste gage d’espoir : « L’actualité montre que ce que disent les personnes qui accompagnent les migrants depuis des années, c’est la réalité. Ce n’est qu’une volonté politique. On peut espérer que les décideurs politiques se mettent au diapason des citoyens qui eux, sont prêts à se mobiliser », conclut ce dernier.

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