Paroles de troquet-Episode 1

Dans les bars, troquets, PMU, la vie se déroule dans les déserts ruraux. De quoi parle-t-on accoudé au bar ? Nous avons décidé de poser nos regards sur ces lieux où l'on comprend les désillusions politiques, et les vies écorchées. Recit. Aujourd'hui, un bar à Saint-Eloy Les mines, ancienne cité minière auvergnate.

Gris, le ciel est gris. Jenifer sert un rosé à gégé et « l’ardéchois ». Il est midi. Ils discutent du prix de la viande à Lidl. « Moi, je vais à Montluçon, à la ferme, j’en prends 15 kilos et ça me fait l’année. »

L’ardéchois, ou plutôt Guillaume a dormi deux mois dans sa voiture avant de trouver un logement à saint-Eloy Les mines. Il est bien ici, à 100 mètres d’Inter et de la pharmacie. Ca lui suffit.

Jenifer, l’employée de bar, a acheté sa maison, voilà 6 ans, juste à côté. « Mais depuis l’usine a créé son propre selfs, on a perdu tous les ouvriers qui venaient manger le midi. » Et puis, le Covid, l’inflation ont fait le reste. « Aujourd’hui, vous êtes la seule à manger ici. Lasagne, ça vous tente ? »

Gégé regarde le livret sur la prochaine foire au vin. 10 euros pour aller voir Patrick Sébastien. « Faut pas déconner, je resterai chez moi. Allez ressers en moi un petit. » Avant, c’était 5 euros. « Mais, il chante Sébastien ? » demande une cliente venue acheter son paquet de clopes. « Ben oui, le petit bonhomme en mousse. » Puis Jenifer se met à chanter. Celle qui vient du nord et a vécu à Perpignan se demande bien ce qu’elle fout ici, parfois. « Avant, il y avait le festival Bougnat Sound System, qu’est-ce que c’était bien, mais la mairie a arrêté de subventionner. C’est fini, ici, c’est triste, désormais. On n’a pas d’argent dans le coin. Les gens sont pauvres, personne ne se paie le restau. »

Gégé est arrivé à l’ouverture, vers 9 heures, comme chaque matin. « Je bois du rosé. Une dizaine de verres jusqu’au repas du midi, que je fais vers 14 heures. » Puis sieste. L’homme divorcé revient vers 17 heures, reboire un coup, jusqu’à la fermeture. « J’ai perdu mon fils, il avait 33 ans. Ma fille vit du côté de Clermont, elle m’a dit dimanche, au téléphone, attends je te rappelle je n’ai plus de batterie, on est mardi, j’attends toujours que le téléphone sonne. »

Gégé a arrêté de boire pendant 6 ans, après son divorce, puis un copain lui a servi un coup, et s’est reparti. « En revanche, je ne fais pas de mélange, je ne bois que du rosé ! » affirme-t-il avec fierté. « Je vous paie un café »  propose-t-il. J’opte pour une grenadine. « Ben voilà, chacun son rosé. »

Alors, il parle de Johnny, qu’il a vu deux fois en concert à Clermont. « La première fois, 100 euros la place, heureusement, la dame à côté de moi m’a prêté des jumelles. Et en 2015, avec le secours populaire, dans la fosse. J’ai poussé tout le monde pour m’approcher le plus possible, et je l’ai vu. »

Chez lui, il paraît que dès la porte d’entrée, la bête de scène est affichée sur un grand drapeau. Et puis, il montre sa chaîne et le médaillon. Apparemment, c’est encore son idole qui lui entoure le cou.

L’ardéchois veut boire encore. Mais Gégé veut aller manger. Jenifer les départage. « Allez, vous faites une pause, vous reviendrez dans 2 heures de toutes façons. Et ce soir, « Coluche » vous a invités à faire la fête. »

Guillaume râle un peu. « Mais moi, j’ai envie de faire la fête tout de suite. »

Gégé se lève, tout est mis sur la note, même la grenadine. Baguette à la main, il pousse la porte avant de se retourner. « C’est laquelle ta préférée toi ? » me demande-t-il sans plus de précisions.

Mais j’ai déjà compris, alors je réponds : « Je crois que c’est « je te promets ». »

« Bon choix petite » s’amuse-t-il. « Reviens la semaine prochaine et viens à la foire aux vins. Faut pas aller voir Patrick Sébastien, mais il y a une bonne ambiance dans le village. Ah, pas comme à l’époque des mineurs, hein, mais quand même, c’est un des seuls moments de l’année où à Saint-Eloy, on s’amuse encore un peu… »

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