le local du Bastion social saccagé: la réponse symbolique d’une guerre déclarée

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Dans la nuit du 27 au 28 août, le local du Bastion Social (groupuscule de l'ultra-droite)  de Clermont-ferrand était pillé. Très vite, le saccage était revendiqué par la Cellule Antifasciste Révolutionnaire d'Auvergne (CARA) ainsi que les Jeunes Révolutionnaires. Un fait qui nous rappelle la guerre menée par les antifas depuis les années 70 en france, avec les mêmes codes et mêmes références. Explications. 

La chasse d’eau a été cassée afin de provoquer une fuite d’eau. Les drapeaux dérobés.

Quelques heures plus tard, sur les réseaux sociaux, la CARA et les Jeunes révolutionnaires postaient une photo d’eux avec les insignes volés  de leurs adversaires: drapeaux, machette, armes de poing.

Dans le combat contre le fascisme en France, la photo est symbolique.

Elle rappelle étrangement, celle prise par les fascistes lors de leur pillage et saccage de l’amphi Varda de l’université de lettres de Clermont-ferrand, fin mai. Le Bastion Social déclarait ainsi la guerre aux étudiants antifascistes, mobilisés contre la réforme des universités, qui occupaient à ce moment-là l’amphi. Heureusement, au moment de l’intrusion des fascistes, les jeunes avaient rejoint un regroupement devant la préfecture pour la défense d’un sans-papiers.

https://mediacoop.fr/rubrique/reportages/attaque-fasciste-luniversite-de-clermont-ferrand

Les membres du Bastion Social en dessinant des croix gammées sur les murs tendaient à montrer leur présence, faire peur et se faire connaître.

Durant l’été, ils ont continué leurs prise de territoire en distillant la terreur dans les rues clermontoises, ils ont d’abord cassé le nez d’un membre antifasciste, puis ont par hasard tabassé un jeune homme installé au comptoir d’un bar, lui fracturant la mâchoire. Deux plaintes ont d’ailleurs été déposées.

La réplique  des militants de la Cellule Antifasciste Révolutionnaire d’Auvergne, branche dure du milieu antifasciste aura été plus mesurée: aucune violence physique. Mais, le pillage et saccage du local du Bastion Social.

Le combat entre fasciste et anti-fasciste s’est toujours déroulé dans la rue, à coup d’intimidation. Aujourd’hui, on peut y rajouter la puissance des réseaux sociaux ou chacun expose son trophée, en brandissant le drapeau de l’ennemi.

Une tradition connue depuis plusieurs décennies et une occasion pour nous  de revenir sur la lutte antifasciste de rue, ses codes et ses évolutions.

Tout a commencé bien plus tôt. Dans les années 60, en Angleterre. Le skin vient de la classe ouvrière, écoute de la musique noire, et aime faire peur avec un style vestimentaire particulier et est très éloigné des idées d’extrême-droite. Le mouvement est assez violent mais s’épuise assez vite. Dans les années 70, l’univers punk réactive le mouvement, avec notamment le groupe de musique Sham 69. Dans les banlieues parisiennes, on s’assimile beaucoup à ce mouvement que l’on pourrait définir comme le combiné parfait entre passion pour les fringues, la musique et la fête. Les groupes  » skins » de l’époque se différencient des autres aussi parce qu’ils ne se laissent pas faire et font peur.

Ce n’est qu’au début des années 80, en Angleterre que certains skinhead se politisent vers l’extrême-droite ( Boneheads) et utilisent la violence dans les rues et les stades contre les immigrés et étrangers. En France, les skins de la première heure ne se reconnaissent pas dans ce mouvement et s’en désolidarisent. Pourtant la montée du Front National voit débarquer de nouvelles  » tribus » telles que  » Occident », le GUD ( Groupe Union Défense), le GNRB ( Groupe Nationaliste Révolutionnaire de Base), l’Union Solidariste ou encore le PNFE ( Parti Nationaliste Français et Européen).

Jusque-là, les idées de l’ultra-droite se retrouvaient surtout dans les têtes de jeunes étudiants bourgeois, mais on assiste à cette époque au retour des prolétaires fascistes défilant dans la rue. L’extrême-droite récupère la musique des punks, pourtant situationnistes, libertaires ou anarchistes, mais dont la musique est assez violente. Skrewdriver, musique londonienne apolitique quelques années avant devient ainsi un groupe nationaliste. En France, Eviliskins ou légion 88 deviennent des groupes identitaires. Dans le milieu des années 80, de nombreuses exactions racistes sont comptabilisées, mais le bonehead est surtout la brute raciste à la recherche de baston avec le punk ou l’antifa. On les reconnaît par des insignes précises comme les drapeaux français, les croix gammées. Chaque bande a son signe ostentatoire, les Tolbiactoad’s portent par exemple des bombers verts, le naziclan fait référence aux insignes de la seconde guerre mondiale. Mais tous ont un point commun: ils sont très cogneurs et sèment la terreur dans les rues parisiennes, et notamment dans les concerts punk ou redskins. A cette époque, en parrallèle, on assiste à un bouillonnement de musique alternative représenté par exemple par le groupe Les Béruriers noirs, obligés d’avoir leurs propres services d’ordre.

Parce qu’ils ne peuvent plus aller en concert sereinement, parce qu’ils en ont ras le bol d’avoir peur dans la rue, une bande va se créer pour  » chasser les skins » et afin que  » la peur change de camp ». les red Warriors sont nés. Parce qu’ils ne veulent pas leur abandonner la rue  et parce qu’ils ne veulent pas négocier avec l’extrême-droite ultra-violente, ils pensent que les coups sont permis. A l’époque l’ultra-droite viole, tabasse, et est responsable de pas moins de 20 agressions racistes par jour! Les membres de red warriors vont donc s’entraîner et chacun obtiendra un palmarès époustouflant dans les sports de combat. A l’instar des red warriors, les bandes antifas vont se multiplier et vont chasser les  » fachos ».

Dans la rue, la violence utilisée par les skinheads se retournent contre eux. Nombreux sont ceux qui quittent leur tee-shirt avec la croix gammée, et préfèrent retourner à une vie tranquille plutôt que de subir la violence des antifas. Mais restent les convaincus qiu continuent d’abattre leur haine sur les immigrés.  C’est d’ailleurs à ce moment-là que le JNR, Jeunesse Nationaliste Révolutionnaire, avec un certain Batskin, alias Serge Ayoub, à sa tête, deviendra le service d’ordre rattaché au MNR (de Bruno Mégret) et du Parti de la 3eme voie.  Le JNR est très violent et très organisé, il encadre les manifestations du Front National, mais il est impossible d’en faire une véritable milice tant les hommes qui le compose sont bagarreurs et aiment l’alcool.

En 1988, les tristes records explosent dans le nombre d’agressions racistes. Deux attentats à la bombe dont l’un contre le magazine Globe sont attribués à l’ultra-droite.

Les antifas vont donc redoubler de vigilance et entrer dans une véritable guerre. A l’époque, chacun assume son appartenance. Les antifas portent leurs insignes autant que les fascistes. D’un coup d’oeil, ils se reconnaissent dans la rue et peuvent donc se battre. Le gagnant repart avec l’insigne de l’autre. Les antifas de l’époque collectionnent les badges et drapeaux de leurs ennemis. Les antifas revendiquent leurs propres insignes comme pour montrer leur fierté de chasser l’ultra-droite. Les codes vestimentaires sont donc importants, la coiffure aussi, à la black panters. Mais, ils finissent aussi par prendre les codes de l’ennemi: le bomber qu’ils volent à celui qu’ils ont mis à terre, comme un trophée. Les doc martens coqués plus pratiques et violentes lors des bagarres, la triplex (ceinture) ou la bague de combat.

On vole à l’ennemi ses armes, ses vêtements et ses insignes.

Certains partis politiques ont voulu récupérer l’antifascisme, sans jamais réellement réussir. Les antifas n’ont aucune identité politique. D’ailleurs, c’est sans aucune aide politique que les antifas parviennent à chasser les skinheads des rues parisiennes dans les années 90. Ils sont aidés par une nouvelle vague, celle des  » zoulous », fans de hip-hop et revendiquant leur appartenance africaine.

Les fascistes se réfugieront un temps dans les stades, et notamment dans une tribune du parc des princes. les Pitbullcop envahissent le virage de Boulogne et séduisent une partie des Hooligans. Mais là encore les antifas, et les jeunes de cités s’associent pour les chasser. Les skinheads changent alors de look pour ne plus être reconnus, ils sont plus âgés, et plus dangereux car souvent armés. Les antifas récupèrent alors les styles skins avec bombers, et doc martens aux pieds. Ils se réapproprient ainsi les codes de la mode skins des années 60, excluant ainsi toute appartenance à l’extrême-droite. La guerre est gagnée. Les fascistes finissent par déserter aussi les stades.

Malheureusement, depuis quelques années, le fascisme refait surface. La multiplication des locaux de Bastion Social, la montée du Front National dans les urnes laissent à penser qu’une nouvelle guerre est déclarée. Moins parisienne celle-ci. ( les locaux de bastion Social se trouvent à Marseille, Lyon, Clermont-Ferrand…)

Cette semaine, le pillage du local clermontois revendiqué par la CARA nous renvoie donc à cette guerre, en perpétuant la tradition antifa: récupération des insignes, revendication des actes, et rendre coup pour coup.

Alors que ce pillage symbolique n’a engendré aucune violence physique, même dans le milieu militant, certains se questionnent: la revendication du saccage aboutira-telle à une plainte contre la cellule antifasciste, les membres du Bastion Social voudront-ils se venger, et la violence montera-t-elle d’un cran? visera-t-elle uniquement les membres de la CARA ou tous les militants anti-fascistes?

Il faut rappeler qu’en terme de violence, le Bastion Social de Clermont-Ferrand a, à ce jour, 3 plaintes contre lui, dont deux pour violences aggravées ( les deux victimes ont dû être hospitalisées) , et une pour incitation à des crimes de guerre et menaces de mort.

Olivier Bianchi, maire de Clermont-Ferrand, dans la presse locale, explique, sans le condamner et en le situant dans la tradition de résistance de sa ville, que ce pillage n’est pas la meilleure solution mais dit aussi continuer à s’atteler au démantèlement du groupuscule néo-fasciste. Cet appui politique pourra-t-il être utile dans la lutte contre le fascisme?

Dans tous les cas, et si on se réfère à l’histoire du combat anti-fasciste en France, on peut largement deviner que la guerre est loin d’être finie…

Eloïse Lebourg

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