Luxfer, le bras de fer juridique ne fait que commencer !

Première étape de la bataille juridique entre les ex-salariés et leur entreprise Luxfer, l’audience de conciliation se tenait toute cette journée du 30 septembre, voyant défiler la totalité des licenciés ayant fait le déplacement au palais de justice de Clermont-Ferrand. Le jugement aura lieu le 8 juillet 2021, après les échanges des conclusions des 2 parties entre janvier et mai 2021.

Ils et elles sont tous et toutes là. Leurs retrouvailles empreintes d’émotion et de tristes sourires derrière les masques. 97 personnes passent donc les unes après les autres au bureau des conciliations afin de déclinet leur identité, leur ancienneté dans la boite, âge etc. En tout, ce sont 124 personnes qui ont décidé de saisir la justice.  Aujourd’hui, les 97 CDI, mais restent à passer les 14 intérimaires et les 13 salariés protégés. Axel, élu à la CGT explique : «  Nous dénonçons ce licenciement pour cause non réelle et sérieuse. Nous dénonçons notre mise en danger par l’entreprise, notamment avec l’exposition consciente à l’amiante des salariés. Puis, ils nous ont volé 9 jours de salaire et des primes, on ne leur fera pas de cadeau… » Si la DIRRECTE a validé le plan de licenciement, l’inspection du travail a, quant à lui, refusé de valider le motif économique. Mais le ministère du travail a autorisé les licenciements économiques. Une procédure au Tribunal Administratif est donc en cours. «  Ils ont voulu faire passer la fermeture de l’usine pour des raisons économiques, personne n’est dupe. D’ailleurs on soupçonne Luxfer d’avoir négocié avec le ministère… »

Pour Axel, bien sûr que le jugement sera décisif, mais pour lui, «  les indemnités ce n’est pas retrouver une profession… » Il a espoir malgré tout dans un repreneur sérieux, validé par les salariés, l’Etat, la région et l’agglo. «  Mais, le dossier bloque, Luxfer a réinjecté 13 millions d’euros pour ne pas être une entreprise déficitaire, et ainsi ne pas être reprise, pour la simple et bonne raison que Luxfer veut garder le monopole et empêcher que notre usine reprenne et lui fasse conccurrence… »

La majorité des salariés ont été licenciés en juin 2019. Une trentaine seulement a retrouvé du travail, et bien souvent en CDD. «  Je conduis désormais des bus, cela me plaît, et puis je n’ai pas le choix, j’ai travaillé 33 ans à Luxfer, j’adorais mon travail et ne savais faire que ça, mais j’ai passé mes permis, et j’ai un CDD dans une entreprise de transports. Ce qui est terrible, c’est que malgré 30 ans à Luxfer, je repars à zéro, au SMIC…mais, c’est déjà ça… »

D’autres ont eu moins de chance : «  Moi, j’ai été plusieurs mois sous cacheton pour dormir, à me demander comment faire vivre ma famille. Puis, Pôle emploi m’a convoqué pour me proposer un job de peintre. Mais j’ai bossé 27 ans à Luxfer, peindre, je ne sais plus faire…La conseillère m’a dit que je faisais le difficile…Mais, non, j’essaie véritablement de me remettre en selle, mais pour l’instant, je n’ai pas terminé le deuil de ma vie à l’usine. »

José, le boute-en-train de l’équipe, 57 ans, n’a pas l’âge d’une retraite même anticipée. «  Je suis entré à 20 ans à Luxfer, et maintenant je suis vitrier pour l’entreprise d’un copain, ça change, mais j’essaie de continuer mon chemin.. »

Alors que chacun attend son tour dans les couloirs du palais de justice, on entend les uns et les autres parler de foot, se chambrer mais surtout avoir la voix amère de ceux qui ont tout perdu pour pas grand-chose : «  Nous sommes une entreprise capable de fabriquer les machines respiratoires, nous travaillions pour les pompiers, les hôpitaux, la santé, la sécurité. On aurait eu besoin de relancer l’usine en cette période de Covid, mais Luxfer paiera nos indemnités et ira faire son beurre ailleurs…Existons-nous pour ces hauts-dirigeants qui veulent toujours plus d’argent ? »

D’autres ne comprennent pas l’immobilisme étatique : «  L’Etat ne cherche pas à contredire le manque de volonté des patrons, qui ne veulent rien lâcher. L’état n’a pas cherché à nationaliser, ou à réquisitionner l’entreprise pendant la crise sanitaire… »

Alors bien sûr, on cherche et trouve de l’espoir dans ce repreneur dont personne ne veut dire le nom «  Ca ferait tout foirer… » La reprise serait certes progressive, car il faut du temps pour relancer les machines, les commandes etc, mais le but serait sur le long terme de réembaucher les 136 personnes de Luxfer.

Mais personne ne doute des pressions exercées par Luxfer. Certains salariés syndiqués ont dû alerter la préfecture de police car ils étaient suivis jusque chez eux. «  Ils ont mis une véritable milice en place pour nous faire peur, pour nous surveiller…Ce  sont des furieux… »

Pourtant, cela n’a pas toujours été cette ambiance dans l’usine. Au départ, la structure de Gerzat appartenait au groupe Péchiney, qui sera vendu à Alcan, une branche de British Aluminium Company, qui deviendra Luxfer. « Depuis 2012, côtée en bourse, l’entreprise a signé notre arrêt de mort… » Cette année-là, il restait encore 190 salariés, en 2019, année de la fermeture, ils n’étaient plus que 136.

Pour la plupart, (hormis les salariés protégés, licenciés en février 2020 et qui dépendent d’un autre calendrier), il reste à peine un an de chômage. «  Certains de nos collègues vont vraiment mal, dépriment, c’est un drame pour chacune des familles la perte d’un emploi, surtout quand on a passé beaucoup de temps dans l’entreprise et que l’on ne sait faire que ça… »

Jean-Louis Borie, l’avocat des ex-salariés annonce que l’audience se tiendra le 8 juillet. « Oh ben, ils peuvent bien pourrir nos vacances après tout ce qu’ils ont déjà pourri… » et qu’il dénoncera les licenciements motivés, selon les dirigeants, pour des raisons économiques. « On sait très bien qu’elles n’existent pas, et les conditions de travail épouvantables. Quand votre employeur a décidé qu’il fermerait, il a commencé à faire de nombreuses fautes à votre égard concernant votre sécurité. » explique le ténor des barreaux clermontois.

Les salariés agglutinés dans le palais de justice s’assoient pour la plupart, prenant conscience que le chemin sera encore long. « Mais s’ils pensent que nous nous essoufflerons, ils hallucinent, jamais nous ne les laisserons avoir le dernier mot… »

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4 réflexions sur “Luxfer, le bras de fer juridique ne fait que commencer !”

  1. marie jose richard nivet

    merci beaucoup pour le soutien à Luxfer et pour l’article. La perte de sens et le chômage de masse, voilà la vraie catastrophe qui est là.
    Je souhaite partager cet article et l’envoyer à Là bas si j’y suis et sur mon blog Médiapart, ça ne dérange pas?
    une fidèle lectrice
    Marie

        1. Il y a surtout des soutiens pour que la reprise de l’usine puisse être validée, par l’agglo, la région, et certains élus ont apporté leur soutien.

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À propos de cet article

Publié le 30 septembre 2020
Écrit par Eloise LEBOURG
Éloïse Lebourg est journaliste. Après une école de journalisme reconnue par l’Etat et la profession, elle apprendra sur le terrain à déconstruire tout ce qu’on lui a appris. Après des détours par Charlie, France Inter, RTL ou RFI, elle se positionnera dès 2006 sur les radios associatives dans lesquelles elle œuvrera comme journaliste puis directrice d’antenne, jusqu’en 2014. Pigiste pour reporterre, Hexagones ou Politis, elle reviendra à ses premiers amours : l’enquête au long cours. Dès 2010, elle crée les Rencontres Nationales des Medias Libres et du Journalisme de Résistance qui se déroulent depuis, chaque année à Meymac en Corrèze, chaque dernier week-end du mois de mai. En 2015, elle crée avec Matthias Simonet, Mediacoop dont elle est la gérante-associée.

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