Le professeur Laurichesse condamné pour harcèlement sexuel

Lundi 30 mai, le Tribunal correctionnel de Clermont-Ferrand a condamné le Professeur Laurichesse, numéro 3 du CHU, à six mois de prison avec sursis pour harcèlement sexuel sur sa secrétaire durant plusieurs semaines en 2019. Il devra verser 5000 euros d'amende, 5000 euros de dommages et intérêts et 1000 euros à la CGT, constituée partie civile. Inéligible pendant 5 ans, il pourra continuer d'exercer. Son casier judiciaire restera vierge. Retour en récit d'un procès de plus de 5 heures.

Habillé sobrement, accompagné de son épouse, le professeur Laurichesse ne semble pas déstabilisé, quand on l’appelle à la barre du tribunal correctionnel de Clermont Ferrand. Le juge rappelle d’abord son statut de chef du service des maladies infectieuses, président de la commission médicale d’établissement du CHU Gabriel-Montpied (au moment des faits) et de sa position éminente sur le plan international. Puis, il raconte.

En mars 2017, Nelly, secrétaire médicale, commence à travailler sous son autorité. Tout se passe bien. Nelly s’épanouit auprès de ce grand professeur qui la soutient même dans les différents concours qu’elle passe.

SMS équivoques

Mais, en janvier 2019, les choses changent. Avant cela, quelques messages un peu équivoques avaient été envoyés. « Je dors et pense bien à vous » lui envoie-t-il alors qu’il est en vacances avec son épouse, l’été 2018. « Vous êtes une merveille ».

En janvier 2019, elle reçoit des étrennes. Le professeur à la barre se défend : »Les médecins ont toujours une collaboration étroite avec leur secrétaire. C’est une tradition hospitalière. »

Le 24 janvier, alors qu’elle lui écrit d’un dossier terminé, il répond « C’est pour tout cela que je vous aime, bien tendrement, Henri »

Quelques jours plus tard, il doit aller à Vichy, il lui propose de venir avec lui « il y a de très beaux magasins pour la femme élégante que vous êtes ».

Nelly répond de façon professionnelle. Elle n’entre pas dans le jeu. Le professeur, à la barre explique : « C’est mon style d’échanges, j’aime les mots. »

Sentiments amoureux

Le juge lui rétorque « Ah Bon ? vous êtes toujours dans le registre de la séduction avec vos interlocuteurs? » Le professeur s’offusque. Avant d’être contraint d’écouter le reste des échanges. Le 24 janvier, il écrit de nouveau un long message où il confesse ses sentiments. « J’aimerais vous serrer dans les bras et vous embrasser. Je ne peux plus garder cela pour moi, je vous l’écris les larmes dans les yeux. »

Le médecin, à la barre explique avoir voulu dire ses sentiments « il n’y a rien de mal à exprimer ce que l’on ressent. » Puis, il s’agace, dit que c’est elle qui a voulu l’embrasser. Le juge l’interrompt. « Vous vous mélangez les pinceaux, monsieur. »

Le 31 janvier, Nelly réussit un examen, il lui offre des fleurs. Et réitère : « J’ai toujours besoin que vous m’embrassiez. Sinon, il me sera difficile de continuer avec vous, ce serait trop de souffrance. »

Maman célibataire

Nelly est une maman célibataire. Elle doit élever sa fille. La jeune femme n’aime pas cet homme de 22 ans de plus qu’elle. Elle tente de lui dire, à plusieurs reprises. Elle ne veut pas perdre son travail. Lui continue : « Vous êtes méchante avec moi, vous me dédaignez. » « J’ai besoin d’une intimité sinon je vais mettre un terme à notre collaboration. »

Nelly ne répond que le lendemain. Il faut dire que les messages sont envoyés parfois tard le soir. « Monsieur, vous m’inquiétez. Je ne vous aime pas de la manière dont vous le souhaitez. Je vous aime comme une fille aime un père. Que dois-je comprendre quand vous dites vouloir mettre un terme à notre relation? » Nelly lui rappelle qu’il est marié. Qu’ils ont 22 ans d’écart. Qu’il ne l’intéresse pas.

Chantage

Mais rien n’arrête le médecin éconduit. Le 10 février, il lui écrit une lettre d’amour. « C’est moi qui vous ai choisie, je suis tombé amoureux de vous vous êtes belle, élégante, vivante, j’aimerais vous embrasser, sans vous je quitte mes fonctions, je vous aime de tout mon corps, très amoureusement… »

Dans ce courrier, il se positionne à la fois comme le supérieur qui l’a recrutée, le père qui la protège et l’amoureux fou. Le juge reste perplexe à la lecture : « Ca fait père incestueux, vous vous êtes relu avant de lui donner cette lettre? »

500 euros dans un courrier

Et dans cette lettre, il a mis 500 euros, sans explication.

Nelly lui répond par une lettre, sans équivoque : « Je ne veux pas détruire notre relation professionnelle, mais je ne ressens rien d’amoureux. Ca ne pourra pas aller plus loin. Je ne peux accepter cette somme d’argent. » Elle lui rend ses billets.

Mais, ça ne suffit toujours pas, il veut encore lui parler. Il veut tout avouer à sa femme. Il est prêt à tout quitter, ses fonctions, sa famille. Elle lui dit que cela ne sert à rien. Elle ne l’aime pas, pensait avoir été claire.

Harcèlement

Le lendemain, elle reçoit encore des messages. Le surlendemain aussi. « Je vous envoie mon dernier SMS, je vais pleurer toute l’après-midi. Demain, 14 février, tout sera accompli. Votre poste devra être arrêté à la fin de la semaine prochaine. »

Mais le 18 février, il réitère : « Chère Nelly, je vous exprime ma passion amoureuse, j’ai mal, j’ai besoin d’en parler avec vous. »

Le 21 février : « Je suis épuisé car vous ne m’aimez pas. Votre seule personne peut me sauver. Je vais démissionner. »

Nelly, à la barre ne vacille pas. « Il s’approchait de moi pour me dire que je sentais bon, il me disait que j’étais sensuelle, dangereuse. Il me demandait de s’approcher de lui, autour du bureau. »

L’accusé s’indigne : « C’est faux ! je n’ai eu aucun contact physique avec elle.« 

En février encore, il écrit « Je vous ai choisie, je ne suis pas très récompensé. Il faut que nous clarifions les choses. »

L’ancienne secrétaire explique alors : « Ces messages étaient oppressants, mon but n’était pas de le froisser. Je mesurais mes mots, j’avais peur pour mon travail. Peur que cela se passe mal. Parfois il boudait. »

Le 21 février, il retente : « J’ai besoin d’un minimum d’intimité. Vous vivez peut-être mes messages comme du harcèlement. Nous en parlerons demain. »

Nelly lui assure par message qu’elle reçoit beaucoup trop de messages de sa part, effectivement, que sa lettre était très claire, qu’elle n’a rien à ajouter à cela, qu’il faut stopper les discussions.

Changement de poste

Dès lors, la situation s’apaise. « Nous sommes restés professionnels, mais le climat était très froid. J’appréhendais toujours ma venue au travail. » le professeur doit quitter son poste dans l’été. Nelly apprend qu’il sera prorogé une année de plus. Elle décide de quitter le service. Nous sommes en octobre 2019. avant cela, elle reçoit un sms, en septembre « Chère Nelly, je suis près du point de rupture avec moi-même.(…)J’ai des projets majeurs qui vous touchent si vous m’aimiez un peu. »

En janvier 2020, elle change de service mais ne parviendra pas à se reconstruire. Elle sera en arrêt maladie 6 mois plus tard. « J’ai déposé plainte en novembre 2020 » confie-t-elle.

« Elle faisait lire les messages à tout le monde! »

le 18 février, le médecin démissionne après l’avis de la commission administrative et la réception d’une lettre du directeur du CHU. « Non, je démissionne car dans la presse les articles sont désobligeants. » Se défend l’accusé. « Elle dit ça devant la barre, mais elle était contente de recevoir mes messages, elle les faisait lire à ses collègues, j’étais son trophée. Tout le monde était au courant qu’elle aimait se faire plaindre. Mais, mes SMS c’était sa façon de se valoriser. »

Les témoignages affluent en la faveur du médecin. Mais une autre femme dit avoir souffert des propos sexistes du professeur. Une autre raconte que Nelly n’osait plus se maquiller pour venir travailler.

Le professeur s’explique alors un peu : « Je lui ai exprimé mes sentiments sans volonté de nuire. Je n’aurais pas dû écrire cela. Je n’ai aucune emprise, je ne suis ni malhonnête ni pervers. »

Nelly raconte ce malaise permanent, ces sms à 22 heures qui demandent plus d’intimité. « Ce n’est pas parce que je suis célibataire qu’il avait le droit d’agir comme ça avec moi. »

Attentes ambigues

Le juge interroge :

-« Mais, vous vouliez qu’elle devienne votre maîtresse?

–Absolument pas ! » Semble s’offusquer le professeur Laurichesse. « Je n’ai jamais eu de contact physique avec elle. » Le juge sourit :

-« Effectivement, mais peut-être juste parce qu’elle ne voulait pas. Et pourquoi l’enveloppe des 500 euros?

–Elle se plaignait, ne voulait pas devenir un cas social.

–Et que vouliez-vous dire quand vous disiez que vous n’étiez pas trop récompensé?

–J’attendais simplement des remerciements. »

Accusé de viol dans une autre affaire en cours

Puis, la bombe est lâchée au cours de cet échange. Au détour de la conversation, le médecin avoue avoir été suspendu. Non pas pour cette affaire. Il est accusé de viol par une autre femme. Depuis le 11 juin. Il a porté plainte pour diffamation et connaîtra la réponse le 17 juin.

Plaidoirie de maître Duplessis.

« On savait qu’on aurait du mal » commence l’avocat. « On connaît l’impunité des grands. Et je remercie la justice aujourd’hui. » Il rappelle les faits, le harcèlement moral et sexuel, par quelqu’un qui a autorité, qui met en balance le poste. « Il exige un retour sur investissement sinon son poste va être supprimé. Tous les soirs elle répond par peur de perdre son travail. » L’avocat lit les déclarations de l ‘accusé « Il traite ma cliente de fille facile, dit qu’elle porte des jupes courtes. Et quand bien même, depuis quand les femmes doivent s’habiller comme les hommes l’exigent ? Elle a rendu les 500 euros car elle ne veut rien de lui. C’est dégradant une somme d’argent. Il sait qu’il la harcèle, il l’écrit d’ailleurs. Le harcèlement sexuel est établi. »

Puis, il explique le rôle joué par le syndicat CGT. La jeune secrétaire a pu bénéficier de son soutien. Grâce à cette affaire, une commission harcèlement a pu être mise en place au sein du CHU. « Car malheureusement, d’autres affaires, avec d’autres personnages sont en train d’exploser. Pour obtenir une enquête administrative au sein de l’établissement hospitalier, ça a été l’enfer. on s’attaquait à un des hauts responsables. C’est le syndicat qui a permis tout ceci. L’institution a cherché à étouffer l’affaire, à écraser la victime. C’est pourquoi nous demandons un dédommagement pour les syndicats, pur leur travail d’intérêt collectif. Cette affaire brise l’omerta. »

Réquisition de la procureure

« Certes c’est une passion destructrice, mais ce n’est pas vous monsieur, la victime. » La procureure propose de requalifier en harcèlement sexuel, pour dénoncer la situation intimidante, la gêne et la peine. Elle explique aussi que tout ceci a mené à une dégradation des conditions de travail, avec une altération de la santé mentale. La magistrate énumère les messages inadaptés, avec une forte connotation affective.

Elle estime que cette peine doit être rendue publique, avec mention sur le casier. « Car ce sont des faits graves. » Avant de terminer : « Je requiers une peine de 6 mois d’emprisonnement avec 5 ans de privation d’éligibilité. Quant à l’amende, je ne sais trop que dire, au vu du rapport entre l’argent et l’accusé. »

Plaidoirie de la défense

Maitre Hussar commence : « Il faut dépassionner les débats. d’abord, il n’existe pas de lien de supériorité entre le médecin et sa secrétaire. Il a arrêté les SMS dès qu’elle le lui a demandé. On a, là, un homme qui a été amoureux, et on fait n’importe quoi quand on aime. Ce ne sont que des messages d’amour. Il a mis quelques jours pour s’en remettre, le temps de ces échanges puis il a poursuivi son chemin. »

L’avocate incrimine la victime : « Dans le service, on l’appelait Cosette, elle se plaignait toujours de ses problèmes d’argent. Mais regardez, les témoins n’ont rien noté. Elle nous dit qu’elle ne va pas bien. mais, en fait, elle sera en arrêt maladie après son départ, on apprendra d’ailleurs que sur son nouveau poste, ça s’est mal passé. »

Maître Hussard plaidera la relaxe.

Délibéré

Après une heure d’attente, durant laquelle la victime ira dehors tandis que l’accusé restera dans la salle d’audience, les magistrats demanderont à l’accusé de s’approcher de la barre.

« Vous êtes reconnu coupable d’harcèlement sexuel entre le 24 janvier et le 21 février 2019. Vous êtes condamné à 6 mois de prison avec sursis. 5000 euros d’amende. Vous êtes inéligible pendant 5 ans. »

Le condamné devra aussi verser 5000 euros de dommages et intérêts à sa victime, 500 euros à la CGT CHU et 500 euros à l’UD CGT santé 63. Au titre de l ‘article 700, il devra dédommager son ancienne secrétaire de 1000 euros, ainsi que les syndicats de 200 euros chacun.

Sa condamnation ne sera pas inscrite sur son casier judiciaire, lui permettant de continuer de travailler. (S’il n’est pas condamné dans l’affaire de viol).

Le professeur Laurichesse n’a voulu faire aucune déclaration à la presse. Il a 10 jours pour faire appel.

Nos actionnaires, c'est vous.

Aidez-nous à rester gratuit, indépendant et sans pub :

1 réflexion sur “Le professeur Laurichesse condamné pour harcèlement sexuel”

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

nos derniers articles
Cet article vous a plu ?

Soutenez le Cactus !

Le journalisme a un coût, et le Cactus dépend de vous pour sa survie. Il suffit d’un clic pour soutenir la presse indépendante de votre région. Tous les dons sont déductibles de vos impôts à hauteur de 66% : un don de 50€ ne vous coûte ainsi que 17€.