Lettre à pépé, résistant…

J’ai 5 ou 6 ans, et je suis sur tes genoux. Tu me repousses une mèche de cheveux que tu coinces derrière l’oreille. On écoute une cassette d’histoires. Toujours la même. Une histoire d’amour entre une mère et son enfant qui s’est perdu dans la forêt. A la fin, ça finit comme ça « l’amour permet toujours de pardonner et se retrouver. » J’adore cette histoire.

J’adore cette histoire.

Nous sommes dans un village de Saône-et-Loire. Et à cette époque, tout mon monde est à proximité. Mes parents, dans leur magasin, sont juste à côté. Pour te voir toi, je n’ai qu’à me faufiler par le portail, à quelques mètres. Je viens dans ton jardin pour y surveiller les coccinelles et y compter les fourmis. Ton jardin me semble le plus merveilleux endroit de la terre. Mémé me prépare toujours un gâteau pour le goûter avec un verre de grenadine. Parfois elle râpe du chocolat sur une tartine beurrée. Tu adores ça, toi aussi.

Nous avons 71 ans d’écart. J’ai compté plus d’une fois. Car cela m’a toujours intriguée que tu sois non seulement mon plus vieil ami, mais aussi le meilleur. Celui avec lequel je ris et je discute le mieux.

Tu es né en 1909, le 2 décembre exactement. Tu es sagittaire, comme mon grand frère.

Tu as vécu les deux guerres. La première, tu étais trop petit. Mais, la deuxième, c’est une autre histoire. C’est ton histoire. C’est devenu la mienne. Celle que je me suis promise de porter. En fait, c’est devenu la nôtre…

Tu as été mon héros, pépé.

Un des multiples héros de cette guerre contre la haine. Un prisonnier. Un résistant. Et pendant des années, ton histoire, je l’ai écrite, relue, réentendue. Même quand tu n’étais plus là, je me la récitais pour ne jamais l’oublier.

Puis, un jour, je suis allée sur ta tombe. J’étais maman, et j’ai fait le chemin seule. Je suis retournée dans ta maison habitée par d’autres qui accueillants, et me voyant émue, m’ont proposé de visiter. J’ai refusé. Cette maison, dans ma tête, je la visite, dès qu’elle me manque.

Sur ta tombe, il y a encore tes médailles de guerre. Tes trophées de résistant.

Parce que tu m’as raconté. Et que je me dois, à la manière d’une flamme olympique, garder ce feu, sacré, et le transmettre.

Tu as combattu le nazisme, et tu as été un héros de la guerre. Un maître d’école qui avait dans sa classe des enfants juifs. Tu les as cachés. Tu as participé au réseau de la résistance et tu avais un surnom que tu n’as jamais voulu me dire. J’étais trop jeune, m’as-tu dit en riant.

Tu as été emprisonné et à la fin de la guerre, tu as été libéré. Tu as pu retrouver mémé. Et vous ne vous êtes plus quittés. Puis, mon frère et moi avons déboulé dans votre vie. Vous étiez notre lumière. Vos joues moelleuses et douces. Votre énergie et votre sérénité. Vos phrases élégamment piochées de votre caboche. Jamais un mot de trop. Toujours juste. En plus de t’avoir aimé, je t’ai admiré de toutes mes forces. J’aurais aimé être toi. Intelligent, drôle, vieux et jeune à la fois. Posé et plein de vie.

Moi, je n’ai réussi  qu’à être pleine de vie…Sans jamais réussir à me poser…

Je suis donc sur tes genoux et tu me racontes la guerre, quand l’histoire de la cassette s’est terminée. Tu me racontes en détails quand ils sont venus te chercher. Tu étais à l’école. Tu avais aidé tes élèves à se cacher. Ton réseau de résistants avait été dénoncé. Et tu étais un de ses « chefs ». L’instituteur.

Tu t’es inquiété car tu ne pouvais pas prévenir mémé, et tu avais peur qu’elle s’inquiète. Mais, tu savais que tes camarades la préviendraient. Tu avais peur. Mais tu as ajouté. « Il ne faut pas avoir peur de ses frères. Aussi manipulés soient-ils. Je savais que les allemands n’étaient pas que ça. Ils étaient eux aussi, amoureux, papa, fils…Même eux savaient le prix de la vie. »

Alors, tu t’es rassuré et tu as voulu croire en l’être humain.

En prison, tu as pourtant connu l’horreur, de celle qu’on ne raconte pas en entier à une petite fille. Mais, tu as frôlé de tes mots, la mort, la torture, et l’ignominie.

Tu as continué malgré tout à croire en l’amour. « Il ne faut pas juger, il faut comprendre. »

Tu disais toujours cette phrase dont j’ai fait mon métier.

Tu as appris l’allemand discrètement en écoutant parler tes « ennemis ». Tu es devenu traducteur du camp et tu as sauvé des vies grâce à ça, parait-il.

Les allemands ont vu dans tes yeux bleus, cet océan d’amour et d’empathie. Ils t’ont épargné. Tu m’as même dit un jour «  Certains allemands nous ont aidés. Dans une autre vie, ils auraient pu être mes amis. »

Sur tes genoux, je t’écoutais religieusement, comme j’imagine on écoute la messe. Tes récits d’amitié, de solidarité, de lutte, d’espoir ont façonné ma vie toute entière. Parce que tu finissais toujours comme ça : « Il faut croire en l’amour. Croire en l’autre. Parfois, il n’agit pas par choix, parfois, il est manipulé. Parfois, il est aveuglé. Mais, cherche le bon dans le pire. »

Tu as perdu des amis, des années de ta vie, tu as vu les pires choses, mais tu as toujours continué à croire en l’autre. En l’humain. Comme si toujours, le bon allait triompher.

Alors, petite, j’ai décidé de te croire. C’était plus facile pour moi d’imaginer que le monde était beau.

J’ai bien sûr, lu les horreurs du racisme, du nazisme et du fascisme.

J’ai bien sûr, étudié l’histoire, et je me suis intéressée à la politique internationale.

Tu es mort, j’étais encore trop jeune et j’aurais eu encore besoin de toi. Mais 71 ans d’écart, tu m’avais prévenue, valait mieux que ce soit moi qui te survive que le contraire.

C’est ainsi que j’ai voulu te faire continuer à vivre, en continuant tes combats, en me plongeant dans tes croyances. Je me suis faite politiquement. Jamais de haine. Jamais de jugement dans les différences. Ne jamais baisser les bras.

J’ai jamais tenu un drapeau, je n’appartiens à aucune patrie, ni aucun pays. Je suis humaine du monde. Mes frères et sœurs sont tous les autres humains de cette terre, sauf ceux qui prônent la haine et la mort.

Voici ton héritage. Et j’en suis fière.

Alors, hier soir, j’ai pensé à toi, pépé. Parce que ça pue un peu, ici quand même.

Mais, j’ai décidé comme tu me l’as appris, de ne pas juger et d’essayer de comprendre.

1/3 des électeurs ont voté pour l’extrême-droite.

Je ne peux pas leur en vouloir. Les médias, les politiques les ont tellement manipulés qu’ils pensent que la colère est saine, et que s’en prendre à d’autres est une solution. Certains ont déshumanisé leurs  semblables pour une question de frontière ou de couleur de peau.

Alors, à mon tour, je vais devoir entrer en résistance. Avec notre média indépendant. Mais aussi avec mon cœur de maman, de fille, et d’héritière de ton combat.

Je ne laisserai personne discriminer, maltraiter autrui pour une quelconque appartenance.

Nous ne sommes les supérieurs de personne.

Alors, si les gens estiment que c’est Cnews, Bardella et Hanouna qui doivent gouverner notre société…que le problème ce sont les étrangers…. D’ailleurs de quel problème parle-t-on ? Nos problèmes sont quand même moindres que ceux desdits étrangers, non ?

Bref, je ne comprends plus ce monde, pépé, et j’imagine que tu as ressenti la même chose en 39. Tu avais 30 ans. J’en ai 43 ans.

J’ai gardé de toi aussi cette persévérance dans mes valeurs humanistes. Personne ne les fera trembler. Personne ne pourrira mes principes et idées. Je respecterai les idées et choix de chacun. Et s’il faut assumer les erreurs électorales de mes frères et sœurs, alors je le ferai avec la plus grande détermination. Je ne baisserai pas les armes. Je lutterai comme toi pour un monde meilleur. Pas celui de la haine et de la division.

Je refuse aussi d’en vouloir à ceux qui ne votent pas comme moi. Ils sont un tiers des électeurs. Selon les chiffres, la majorité des électeurs d’extrême-droite sont dans les tranches d’âge les plus âgées. Les jeunes sont notre espoir. Ils sont aussi l’avenir. Donc, je n’ai pas peur.

Ils pourront compter sur moi.

Voilà pépé, où nous en sommes aujourd’hui, 30 ans après ta mort.

30 ans plus tard, je me rappelle qu’il faut comprendre plutôt que juger. Et qu’il faut lutter, résister plutôt que de se soumettre à des valeurs qui ne sont pas les siennes.

Ne jamais se trahir.

Ne jamais te trahir. Tu es mon histoire, mon ancrage, ma mémoire.

Je te dois 80 ans de paix dans ce pays.

J’avais 5 ans, peut-être 6. La cassette n’était pas auto-reverse. Tu t’es levé pour qu’on écoute la suite de l’histoire, dans ton salon. Tu m’as regardée en souriant. Je savais déjà que j’étais ta lumière et ta raison de vivre encore un peu, malgré la vieillesse. J’ai sauvé ton monde déclinant. J’ai illuminé tes dernières années de vie. Tu as éclairé mes premières années d’existence. Après toi, plus rien ne fut sans toi.

« Il faut aimer. C’est la seule solution. » Je le sais, je l’ai appris de toi. Je ne te décevrai pas. On sauvera notre monde … celui dans lequel, tu remets une mèche de cheveux derrière mon oreille, celui où je t’embrasse sur la joue moelleuse, où les fourmis bossent sous mon regard curieux et où les coccinelles s’envolent emportant avec elles, les vœux les plus fous d’une petite fille qui ne sait que trop les réaliser.

Même pas peur.

Même pas mal…

Le combat continue…

Ton combat continue…

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