Kadiatou, 12 ans : « Je suis arrivée seule en France, il y a un an »

Kadiatou est née en Guinée. A la mort de son père et au re-mariage de sa maman, sa vie d’enfant a basculé. Aujourd’hui, elle a retrouvé une forme de sérénité auprès de Monsieur Bruno et Mamicia. Portrait.

Tout a si bien commencé sous le soleil de Guinée. Kadiatou raconte son amour pour son père, et les grandes réunions familiales avec ses cousins et cousines, grands-parents. Une vie parfaite qu’un drame est venu tout briser : Le père de Kadiatou meurt. Elle se retrouve d’abord seule, avec sa mère, sans profession. Puis, cette dernière se remarie. L’enfant vit un enfer, si bien qu’elle ne trouve pas les mots. Si ce n’est auprès de sa meilleure amie, qui est aussi la fille du meilleur ami de son défunt père. « Un jour, il est arrivé et m’a dit de prendre mes affaires, que j’allais partir. Je me suis dépêchée, et je n’ai pas revu ma mère qui était sortie à ce moment-là. Il m’a amenée à l’aéroport et je me suis retrouvée en France. » Kadiatou a alors 11 ans. Un homme l’attend, et la conduit à la Ligue des Droits de l’Homme de Clermont-Ferrand. Kadiatou ne sait même pas dans quel aéroport, elle a atterri. Elle sait juste qu’on lui fait passer des tests. Sa minorité est largement avérée, surtout qu’elle a sur elle un certificat de naissance. Mais malgré son jeune âge, on l’envoie à l’hôtel. « Je n’y faisais rien, j’attendais que les jours passent, sans savoir ce que j’allais devenir ni pourquoi j’étais là… » Elle rencontre, par bonheur, quelques personnes sympas qui lui font à manger. « Je suis restée tous les mois de septembre et octobre à l’hôtel. » Puis, on amène l’enfant au Corum Saint Jean, elle y croise des jeunes de son âge, se fait des amis, et reprend une vie de jeune pré-ado comme les autres. Puis, on lui propose une famille…La jeune demoiselle accepte au moins de la rencontrer.

« C’était dans un café qui s’appelle Au Petit Bonheur, qu’on a rencontré pour la première fois Kadiatou. » Explique Patricia. « J’avais apporté des photos de nos enfants et petits-enfants. La pauvre petite n’était pas trop rassurée. » Bruno, le mari de Patricia, se souvient aussi de ce moment. « On ne sait pas trop quoi dire, ni comment faire, c’est délicat... » Pourtant, le couple est certain de ses valeurs d’accueil. Anciens travailleurs sociaux, ils ont préféré ouvrir une maison d’hôtes plutôt que de continuer à travailler dans un système qui ne leur correspondait plus. « Avant, nous avons même tenu un camping et nous offrions gratuitement 15 jours d’hébergement aux personnes précarisées. Nous avons eu besoin de renouer avec nos convictions et l’humain, surtout. » explique Patricia. Ils prennent alors connaissance que l’Atelier Logement Solidaire organise une rencontre sur Riom. Venant d’acheter leur maison du côté de Maringues, ils s’y précipitent. « Nous n’étions pas nombreux. L’ALS cherchait des familles pour héberger des enfants, et nous avions l’envie et la place pour cela. Après la validation de l’association, une visite de notre maison et des questions sur nos motivations, nous avons pu rencontrer Kadiatou Au Petit bonheur. » Kadiatou écoute Monsieur Bruno raconter l’histoire de son point de vue. Elle sourit, elle commence à le connaître ce vieil ours hirsute. « Elle était sur le qui-vive, elle n’osait pas nous regarder. Moi, j’étais curieux, désireux de la connaître et la rencontrer, c’est une petite fille de 11 ans qui était devant nous, et on se doutait bien qu’elle n’étais pas là pour le plaisir, si loin de sa maman. Elle a beaucoup parlé de l’école. C’était important pour elle de pouvoir reprendre ses études. » La petite Kadiatou décide alors d’accepter de passer une journée, puis un week-end chez Patricia et Bruno.

Le 13 décembre, elle emménage définitivement. « Ca m’a fait bizarre, au début. » mais elle peut aller à l’école, elle prend le bus, mange à la cantine. « Le collège, ça a été dur au début. J’y étais seule, personne ne me parlait vraiment, je mangeais seule et on m’appelait l’africaine. On me posait des questions bizarres, par exemple si dans mon pays on marche pieds nus, des questions vraiment pénibles. Je ne sais pas si c’était vraiment du racisme, mais je n’étais pas à l’aise. » Le soir, en rentrant, Bruno et Patricia l’aident à faire ses devoirs, elle s’accroche, travaille bien. Elle commence doucement à parler, à sortir de son silence. « Je me souviens qu’elle nous a confié ses difficultés à l’école tout en les comprenant, car les enfants de sa classe se connaissent depuis longtemps, elle a vite compris que l’amitié, ça prend du temps.« 

Arrivent les vacances de Noël, Kadiatou y découvre toute la famille, les enfants, les petits enfants. L’un des fils de Bruno et Patricia est marié à une malgache. « J’étais contente de ne pas être la seule noire de la famille » s’amuse Kadiatou qui tout de suite a des atomes crochus avec sa nouvelle belle-sœur. Le confinement est arrivé dans la foulée. « Parfois ce qui a pu être dur c’est la différence culturelle. Elle ne nous regardait pas dans les yeux, parce qu’en Afrique c’est un manque de respect que d’affronter le regard de l’adulte. En France, c’est le contraire. nous avons donc eu des petites incompréhensions comme ça. » Kadiatou rajoute « C’est comme manger avec une fourchette, au début, j’ai commencé par la cuillère … » Pour l’enfant, peu habituée à la tendresse, difficile de comprendre les bisous, les câlins. « Dans mon pays, un enfant ne parle pas, ne dit pas ce qu’il ressent. Ici, j’ai le droit de m’exprimer, d’être triste et de le dire. C’est un grand changement pour moi. »

Mais Kadiatou s’adapte parfaitement. Et se projette. Elle veut être professeure d’Espagnol. Bruno et Patricia l’accompagnent sur ce chemin. « Au début, on s’interroge sur ce que ça signifie d’accueillir un jeune, pourquoi on fait ça, et finalement, notre rôle c’est d’aider à avancer dans la vie, une jeune personne. L’aider à préparer et « réussir » sa vie. Et ça se passe au quotidien. » Kadiatou apprend alors à faire du vélo et même à nager. « Le rapport au corps est là aussi compliqué. En Afrique, les jeunes filles ne se dénudent jamais. Là, il fallait se mettre en maillot de bain. Je n’étais pas à l’aise pour lui apprendre à nager, mais petit à petit, elle a accepté. Et aujourd’hui, au moins, elle flotte » conclut Bruno dans un sourire moqueur. Kadiatou fait semblant de faire la moue « Je ne me noie plus, monsieur Bruno ! Mais c’est vrai que mon père ne m’a jamais vue dénudée. Et les premières fois ont été compliquées. Mais je me suis même baignée dans un lac cet été. » annonce-t-elle fièrement. Bruno reprend sérieusement « Je crois que notre rôle c’est de laisser le choix, c’est d’apprendre à avoir le choix. Nos enfants ont chacun choisi, nous ne sommes pas toujours d’accord, mais nous respectons leurs choix. Nous sommes là pour les respecter, pour assurer leur sécurité et pour qu’ils fassent leur propre choix. C’est pareil pour Kadiatou, notre rôle est là. Par exemple, nous lui demandons de goûter les choses, au pire elle n’aime pas, mais au moins elle a le choix d’aimer ou pas. »

Alors Kadiatou choisit, elle a choisi par exemple de faire de la danse Hip-Hop, elle a choisi qu’elle n’aimait pas tellement la randonnée. « Cet été, c’était long ! » Elle a appris le tricot et plein de jeux de société. « Parfois je me fais fâcher aussi, et c’est normal. » Assure la jeune ado. « Ben oui quand on te donne rendez-vous à Jaude et que tu n’y es pas, tu te fais fâcher, tu n’as pas respecté un accord. » rebondit Bruno. « Recevoir Kadiatou est engageant, il faut lui offrir des conditions de vie et d’éducation décentes, mais nous sommes aussi responsables de sa sécurité et surtout il faut lui donner les clés et les codes pour bien grandir. » Explique Patricia.

Bruno engage alors une conversation sur l’utilisation du téléphone. « Je te fais confiance tu sais, mais pour moi, c’est un lien vers un monde extérieur parfois dangereux, c’est pour ça que parfois je me méfie. » Kadiatou, comme toute jeune ado négocie et tente de rassurer. « Non, mais mes comptes sont privés, je ne risque rien. » Il faut dire qu’elle l’a attendu longtemps ce téléphone, celui qui lui permettrait de reprendre contact avec sa maman. « Quand je l’ai appelée, cela faisait plus de 3 mois que j’étais partie de chez moi, et je ne lui avais pas dit au revoir. Elle a pleuré au téléphone, depuis, je peux l’appeler quand je veux. » Car Kadiatou a encore des moments de tristesse. Parfois, son pays, sa mère lui manquent. Elle n’a pas compris toute son histoire. Elle fait néanmoins face. Avec beaucoup de force. Entourée de ceux qu’elle appelle désormais Monsieur Bruno et Mamicia. « Elle fait partie de notre vie. Elle n’est pas notre enfant, nous sommes tous de passage, elle aussi, nous l’aidons à un moment de sa vie, et elle pourra rester dans la nôtre autant que cela lui sera nécessaire. Nous sommes là pour l’aider à grandir, lui ouvrir l’esprit dans le respect de ce qu’elle est. » Explique calmement Bruno. Kadiatou rajoute : « Ils m’aident pour les devoirs, pour la culture française, mais c’est un échange, je leur fais découvrir ma culture aussi. Ce sont les remplaçants de mes parents. »

Kadiatou l’assure sans détour, les petits-enfants de Patricia et Bruno sont comme ses frères et sœurs. Et de rajouter : « La dernière fois à Grenoble, Zoé (NDLR : la fille de Patricia et Bruno) m’a présenté à ses colocs en disant « voici ma petite sœur », ça m’a fait drôlement plaisir. » Bruno se marre : « C’est vrai qu’elle fait partie de notre famille. »

Alors quand on lui pose la question de combien de temps elle va rester, Kadiatou s’emballe, secouant l’air du bout de sa main « Je veux rester, rester, rester… » Monsieur Bruno la reprend alors : « Non Kadiatou, tu partiras, tu partiras faire ta vie, et nous serons tellement heureux pour toi, que tu puisses partir réaliser ta vie« . Kadiatou comprend vite et conclut « D’accord, mais je ne vous oublierai jamais, car vous m’aurez beaucoup aidée. Vous m’avez appris qu’on peut avoir du chagrin, et qu’on peut aussi le partager, en parler….Et ça avant je ne pensais pas en avoir le droit… »

Si vous voulez devenir famille d’accueil, comme Bruno et Patricia, n’hésitez pas à prendre contact avec Atelier Logement Solidaire et notamment le dispositif Sésame : https://www.atelier-logement-solidaire.org/sesame/

Grâce à ce dispositif, vous bénéficiez d’une aide financière mais surtout de conseils et suivis de professionnels.

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À propos de cet article

Publié le 4 novembre 2020
Écrit par Eloise LEBOURG
Éloïse Lebourg est journaliste. Après une école de journalisme reconnue par l’Etat et la profession, elle apprendra sur le terrain à déconstruire tout ce qu’on lui a appris. Après des détours par Charlie, France Inter, RTL ou RFI, elle se positionnera dès 2006 sur les radios associatives dans lesquelles elle œuvrera comme journaliste puis directrice d’antenne, jusqu’en 2014. Pigiste pour reporterre, Hexagones ou Politis, elle reviendra à ses premiers amours : l’enquête au long cours. Dès 2010, elle crée les Rencontres Nationales des Medias Libres et du Journalisme de Résistance qui se déroulent depuis, chaque année à Meymac en Corrèze, chaque dernier week-end du mois de mai. En 2015, elle crée avec Matthias Simonet, Mediacoop dont elle est la gérante-associée.

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