Détresse des étudiants : entre précarité et isolement.

Samedi 09 janvier, 2h du matin. Un étudiant lyonnais en droit tente de se suicider en sautant du 4ème étage de sa chambre Crous. Il est encore entre la vie et la mort. Ce n’est pas le premier drame qui se produit. Ni le dernier. Encore hier soir, mardi 12 janvier, une étudiante de Lyon a tenté de se défenestrer depuis sa résidence universitaire. Aujourd’hui, des étudiants clermontois tentent d’analyser le mal-être vécu par leurs camarades, mais aussi de condamner et d’endiguer les problèmes qui mènent à ces actes désespérés.

Cette affaire rappelle étrangement celle de Annas K., qui s’était immolé devant un établissement du Crous à Lyon, il y a 14 mois. Il protestait contre la précarité étudiante. Rien que pour les étudiants en médecine, on constate une dizaine de suicides chaque année. Le 04 octobre, c’était un étudiant en médecine à la faculté de Nancy. Au mois de novembre, deux étudiants se sont aussi tués, à Nice et à Montpellier. Anxiété, perte de perspectives pour l’avenir, isolement dû au confinement et précarité sont-ils les facteurs qui poussent les jeunes, désespérés, à se suicider ? La Fédération des Étudiants d’Auvergne (FedEA), présidée par Anthony Chandès, tente de répondre à ces questions que tout le monde se pose. « Selon la dernière étude d’Ipsos, 20% des étudiants ont eu des pensées suicidaires pendant le premier confinement. Sans parler du deuxième dont on a pas les chiffres. » constate Anthony, dépité. « On essaye de faire attention, on a une permanence pour orienter nos camarades en détresse vers des services plus professionnels. On est pas des spécialistes pour soulager les atteintes psychologiques, mais on est plus là pour orienter les élèves quelque soit leur problème : administratif, financier ou psychologique. » L’état des étudiants ne l’étonne pas : « On a un baril de pétrole en flamme depuis novembre 2018. La précarité étudiante est un fait réel. Couplé avec le fait de ne pas pouvoir travailler pendant le confinement, de devoir rester sur place pour rentrer des TP et donc de payer un loyer, d’être isolé… Tout ça renforce la précarité et le sentiment d’abandon de la part du gouvernement. Jean Castex a eu « une pensée » pour nous lors de sa conférence début janvier. Le gouvernement a des œillères sur nos souffrances. »

Le mal-être des étudiants est un tout. Une désillusion face à ce qu’on leur avait promis : autonomie, vie sociale et des portes ouvertes pour leur avenir. C’est le cas pour Maëlys Robert, en 1ère année de licence sur les métiers du livre. « J’ai fait la plupart de mon confinement à Clermont. J’étais totalement enfermée, isolée dans mon 18m2 avec très peu de lumière. C’était compliqué de vivre ce confinement sans contact avec les profs, avec les camarades avec qu’on pas pas pu tisser des liens car on n’a eu qu’un mois de cours en présentiel. Je ne connais personne sur Clermont et je pense que c’est la même chose pour les étudiants de première année qui vivent dans les résidences Crous ou chez des particuliers. » Maëlys est aussi déçue du système général de la fac : « Je pense qu’être étudiant c’est, pour une bonne majorité, beaucoup plus difficile qu’on ne le pense. Un étudiant sur deux doit travailler. C’est du temps en moins pour ses cours, sa vie extérieure, ses plaisirs. Le décrochage existait déjà avant le confinement mais a été accru avec les cours en distanciel. » Pour elle, c’est dû à un manque de moyens : l’allocation d’autonomie universelle et les diverses aides ne suffisent pas. « On vit mal, on renonce à notre santé parce qu’on n’a pas le temps, l’argent. On ne nous écoute pas quand on dit qu’on galère et que manger des pâtes tous les jours, c’est pas ça qui nous aide financièrement. On a besoin que l’État nous donne les moyens d’être vraiment autonomes, d’être logés. Moins de 10% des étudiants ont droit au logement Crous. »
Anthony confirme l’état de précarité des étudiants et le décrochage que cela engendre : « 50% des 1ère années n’ouvrent même plus leur cours sur le site de l’ENT. Certains profs parlent de 70% de décrochage. Sans le présentiel, il n’auront même pas droit au semblant de réorientation qu’il y avait avant, c’est fichu pour eux. » constate-t-il. « On nous avait annoncé l’arrivée de 20 000 nouveaux étudiants tuteurs pour encadrer des groupes de 10 personnes. Personne n’est venu, ils n’ont même pas encore été formés. Je n’y crois pas du tout. » continue Anthony, désespéré de voir qu’ils sont seuls et sans moyens pour aider leurs camarades. Il explique que les étudiants lui rapportent leur lassitude : « Ils me disent qu’ils se connectent sur les visioconférences pour dire qu’ils sont là mais ils passent la journée sur le téléphone ou sur l’ordi. Et la charge de travail est bien plus importante et fatigante en télétravail. » Pour eux, difficile de voir le bout de la crise car ils ne sont pas prioritaires pour recevoir le vaccin, et donc retourner en cours sans danger. Anthony estime qu’ils ne retrouveront pas les cours en présentiel avant octobre et qu’ils sont pas soutenus par la population, ce qui rend les choses encore plus compliqué.

Tous ces facteurs développe chez les jeunes étudiants de l’anxiété. Plutôt que de vivre leur jeunesse, ils s’inquiètent autant pour le présent que pour l’avenir. Le bureau d’aide psychologique universitaire (BAPU) a vu sa fréquentation augmenter de 30% en 2020. Mais le manque de moyens et le confinement fait que le service est dégradé : « C’est insuffisant face au nombre d’étudiants en détresse et les permanences se font en distanciel, par mail. » explique le président de la FedEA. « En France, le taux d’encadrement psychologique est très faible : on a 1 psychologue pour 30 000 étudiants. Aux USA c’est un pour 1500 élèves. » Quant à la prime de 150 euros promise par le gouvernement, Anthony la juge comme « un coup d’épée dans l’eau. On ne la reçu que deux mois après son annonce donc en décembre. Entre les frais à payer et les fêtes qui approchaient, c’est de l’argent qui a été vite dépensé. » Les syndicats étudiants demandent d’ailleurs le renouvellement de cette prime pour le début de la nouvelle année.
Pour Anthony, deux mesures sont essentielles pour endiguer cette précarité étudiante : la refonte totale du système des aides sociales des étudiants et l’ouverture du RSA pour les 18-25 ans, ou créer une aide globale dédiée aux étudiants. « Obtenir des aides est hyper long. Ce sont des heures de procédure pour un lycéen qui arrive. Elle est digne de la plus grande bureaucratie du monde ! On souhaite aussi un système plus inclusif. » Car certains sont juste au-dessus de la limite pour obtenir les bourses : en plus de perdre cette aide significative, ne pas être boursier signifie ne plus bénéficier de la prime des 150 euros, des transports gratuits, et de la restauration universitaire à bas prix. « On a fait de la distribution alimentaire au sein de l’Agoraé (une épicerie étudiante sur le campus des Cézeaux), 60 à 70 % des étudiants venus étaient non boursiers. Il y a des énormes trous dans la raquette, on passe à côté de la moitié des étudiants dans le besoin. » explique le président de la FedEA. Le nombre de demande d’aides a d’ailleurs doublé depuis la rentrée 2020. « Le recteur annonce des aides d’urgences auprès du crous mais c’est pareil, il y a une énorme procédure : il faut se rendre auprès d’une assistance sociale, donner nos relevés de compte et justifier d’une condition exceptionnelle… » Les étudiants souhaitent donc un guichet social unique, pour ne plus se disperser entre les différentes aides sociales.

En attendant une réponse concrète des institutions, les étudiants se mobilisent : Loris, membre de la FedEA, vice-président en charge du Développement Durable et de l’AGORAé, explique qu’ils ont fait deux distributions de denrées. « On a distribué 13.3 tonnes à 437 étudiants, soit 20 000 euros de courses juste pour le mois décembre. » D’autres distributions sont prévues pour la semaine prochaine, notamment à Vichy, Montluçon et au campus des Cézeaux. « On essaye d’apporter un peu de chaleur humaine aux étudiants précaires. Les bénévoles se sont déclarés en masse, on était 40 à la distribution. Et 20% de nos bénévoles de la semaine d’après étaient des bénéficiaires de la semaine d’avant ! Les jeunes veulent agir. On parle de la jeunesse qui fait n’importe quoi, égoïste : ça nous remonte le moral de voir cette solidarité. » décrit Anthony, heureux d’enfin apporter une note positive à l’ambiance anxiogène subie par tous. La fédération tient tout de même à remercier ceux qui les ont aidé à récolter les denrées : La banque alimentaire, le Secours Populaire (venu aussi offrir un repas à Noël) et le Crous. « L’université Clermont Auvergne a aussi créé une cellule de crise. Les directeurs ont fait acheter 300 ordinateurs, des clés USB, et la FedEA va distribuer 500 cartes Sim pour avoir une connexion internet gratuite… Ça aide les étudiants en fragilité numérique. Les cartes Sim sont valables 14 jours. »
Pour Maëlys qui appréhende fortement la suite, « je pense que le message est suffisamment clair concernant la détresse dans laquelle sont les étudiants. Il faut que tout le monde se bouge parce que le cas de Lyon n’est pas isolé. Je pense que tout le monde s’est senti concerné et a compris son geste. On ne devrait pas commencer notre vie d’adulte comme ça, dans la précarité et l’angoisse. » Les étudiants ne s’inquiètent pas que pour eux, mais aussi pour les générations futures. « J’ai peur pour l’avenir des facs qui manquent de moyens. Que ça soit de plus en plus compliqué d’être étudiant et que les prochaines années et que les futures générations soient déçues de ce qu’elle vont trouver. Ça peut plus durer d’être aussi mal en tant qu’étudiant. Pour moi, c’est important de montrer qu’on en veut. » termine Maëlys.

La liste complète des revendications étudiantes ci-dessous :

  • Pour rappel, l’Université Clermont Auvergne dispose d’un BAPU (Bureau d’aide psychologique universitaire) au sein du SSU (Service de Santé Universitaire). Les consultations ont lieu du lundi au vendredi de 8h30 à 17h, soit en présentiel soit par téléconsultation. Les demandes de rdv se font par mail en Français/ Anglais/ Espagnol : servicepsy.ssu@uca.fr
  • Contact orientation de la FedEA : mesdroits@fedea-etu.org
  • 73% des jeunes déclarent avoir été affectés sur le plan psychologique, affectif ou physique et 23% d’entre eux disent avoir eu des pensées suicidaires durant cette période, selon une étude de la fédération des associations générales étudiantes (Fage) réalisée par Ipsos. Si vous avez besoin d’un accompagnement psychologique, la Fage propose quant à elle des consultations gratuites avec une psychologue diplômée, habituée à dialoguer avec des jeunes : https://www.fage.org/news/actualites-fage-federations/2020-11-03,fage-sante-mentale-confinement.htm

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Publié le 13 janvier 2021
Écrit par Laura Massip

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