« J’ai beau refaire la scène dans ma tête, je ne vois pas ce que j’aurais pu faire de mieux. » Salomé*, assise dans son canapé, les mains tremblantes autour de son café, a été licenciée de l’IME de Vertaizon.
Cette jeune maman, Aide Médico-psychologique, diplômée en 2012, a fait toute sa carrière à l’ADAPEI 63. « J’y ai fait mes stages, j’ai été dans un service d’enfants plus communicants, mais ce que je préfère, de loin, ce sont les enfants polyhandicapés. »
A la recherche de l’infime
Salomé est à la recherche de l’infime, un sourire, une réaction. « C’est très physique, on cajole, on est plus posé avec eux. » Elle se souvient de ces furtifs échanges possibles, de ces yeux qui pétillent. « Bien sûr, parfois, les progrès n’arrivent pas. Mais, tant qu’ils sont bien dans leur tête et leur corps, en sécurité, je me dis que c’est déjà ça. »
Très vite, Salomé se confronte à la réalité. « C’est un choc, par rapport à ce que l’on voit en cours. J’ai bien sûr travaillé avec des collègues blasés. Mais j’ai accepté le boulot, car malgré les conditions, je sentais que je pouvais y être utile. »
Des salles de bain sans intimité
L’IME de Vertaizon a déjà, à l’époque, une réputation qui le suit. « Les locaux ont été rénovés. Mais par exemple, la salle de bain comporte 3 douches et un évier, sans aucun rideau, et ne permet aucune intimité. » Explique la jeune femme avant de poursuivre : « Les chambres comportent 4 ou 5 lits et on change les enfants devant les autres. »
Salomé est contente d’aller travailler, retrouver les petits, elle peut être du matin, du soir ou de la journée.
Mais, à la rentrée 2023, l’ambiance se dégrade. « On voit qu’il y a des tensions dans l’équipe. Nous sommes 6 à tourner sur 14 heures, au maximum on travaille en binôme. 2 le matin, etc… »
Nombreux arrêts maladies
Les conditions de travail difficiles occasionnent de nombreux arrêts maladies. « Il y avait beaucoup de turn over. Et la direction faisait appel à des intérimaires. Avant, elle avait mis en place un pôle remplacement qui a été fermé.»
Alors, Salomé voit débarquer parfois dans son service, un fleuriste, un ouvrier du bâtiment, sans aucune formation. « Nous faisons un métier à part, quand même, on ne s’improvise pas AMP, ou éducateur comme ça, surtout avec un public si complexe…» Déplore la jeune maman. Dans le service, deux personnes se plaignent constamment et détruisent la cohésion d’équipe. Salomé devient une cible, elle est trop maniaque, selon ses collègues. « Je pouvais repasser derrière eux, parce qu’on n’avait pas donné la bonne cuiller à un jeune. Je sais que ça a été mal pris. »
Le délégué du personnel se rend vite compte que Salomé est « harcelée » par ses collègues. « Il avait vu qu’on me parlait mal. » Mais à ce moment-là, Salomé refuse d’aller se plaindre à la direction. « J’ai eu peur que ce soit pire après. »
Les deux personnes qui ne se sentent pas bien dans le groupe sont donc déplacées dans un autre service.
« Une maman m’accuse de maltraitance sur sa fille »
En septembre 2024, des consignes sont de nouveau imposées par les membres de l’équipe. « Au vu de certaines familles envahissantes, on a décidé de ne plus les recevoir. Ma collègue a donc reçu une maman à l’extérieur. » La maman veut voir Salomé. « Elle m’a dit que grâce à un mouchard, elle était au courant que j’insultais sa fille. » L’enfant est turbulente et parfois violente. « Elle met des gifles, et je me souviens d’un jour où j’ai malencontreusement dit : « Oh que tu es chiante » après avoir reçu un coup. »
Mais la mère s’insurge contre un autre fait : Un jeu occulaire est mis à disposition des enfants. Salomé y a été formé. « On m’a expliqué qu’il fallait des photos renfort notamment de la famille pour que l’enfant puisse avec ce masque voir défiler les photos et agir. » La maman donne donc une série de photos de famille. La jeune handicapée adore jouer sur cet ordinateur commandé par les mouvements oculaires de l’enfant et y découvrir les photos. Mais plus encore, on peut entartrer les personnes qui apparaissent. Un jeu qui fait rire la jeune fille. « On a remarqué qu’elle adorait entartrer sa mère. Elle avait une réaction très vive et enthousiaste. » Alors, la jeune AMP pour la motiver lui dit quelquefois : « Tu viens, on va entartrer ta mère. » Ce à quoi répondait toujours par un sourire la jeune fille.
« Un mouchard » dans l’établissement
La maman à qui « un mouchard » a raconté cela est offusqué de ce jeu. Elle termine donc la conversation avec Salomé par un « Si on ne sait pas s’occuper des handicapés, on change de métier. »
Salomé prévient tout de suite la cheffe de service. Elle reconnait que « chiante » n’est pas un mot approprié et s’engage à ne plus utiliser les photos de famille. « Pour moi, c’était réglé… »
Mais, la mère n’en démord pas. Elle insinue qu’on enferme sa fille. Cependant, à ce moment-là, Salomé part en arrêt maladie pour se faire opérer du canal carpien. Nous sommes en janvier 2025.
Convocation de son unité
« Quand je suis revenue, un mois plus tard, j’apprends que 2 collègues sont en arrêt. Puis, on m’explique le lendemain qu’un papa est allé à la gendarmerie. » Salomé pose des questions à la direction qui ne veut rien lui dire.
Son unité est convoquée avec une autre. Les salariées apprennent donc que 4 personnes ont été mises à pieds dans les deux services. Salomé n’y comprend rien. Elle connaît les personnes incriminées et n’en revient pas.
Elle est alors elle-même convoquée le 17 mars, par la direction, dans le cadre de l’enquête interne. « Madame Viala, la directrice de l’ADAPEI 63 me tend un papier expliquant les risques si je couvre les cas de maltraitance. » Salomé explique les difficultés rencontrées avec ses collègues ou les parents. « On m’a dit qu’un de mes collègues aurait pincé un enfant, que d’autres auraient fâché des résidents. J’ai répondu que parfois on pouvait crier quand c’était difficile. Je voulais défendre mes collègues. » Mais Madame Viala ne supporte pas ce mot « Crier. » Elle termine donc son entretien clairement : « Vous êtes tous maltraitants dans cette unité. » Salomé parle du jeu de l’entartrage, et tente d’expliquer que parfois, faute de moyens et de personnel, les salariés rencontrent des difficultés. Rien n’y fait, Salomé sent qu’elle a braqué la direction.
Un enfant coincé dans un sas d’entrée
Le lendemain, un jeune se trouve dans un SAS, la tête contre une porte, il rampe. C’est un enfant qui ne peut pas plier les jambes. Le voyant dans la difficulté, Salomé tente de le porter, il est trop lourd. Il fait 50 kilos. Alors, elle parvient à le retourner et fait un dégagement d’urgence en le tirant par les pieds. « J’avais trop peur que la porte s’ouvre et qu’il la prenne dans la tête. Il n’aurait pas dû être là. »
Une de ses collègues arrive enfin et l’aide à le relever pour lui donner son déambulateur. La journée se poursuit.
La collègue est convoquée et doit raconter ce qu’il s’est passé. Salomé aussi. « Nous n’étions que trois ce jour-là. Ma collègue et une intérimaire dont je ne me souviens pas le prénom, elle n’a été là que cette journée. Qui a fait remonter ça à la direction ? » Surtout que pour Salomé, éloigner l’enfant d’une porte est une mise à l’abri.
Mise à pieds
C’est d’ailleurs ce qu’elle explique lors de l’entretien. Mais la direction estime qu’elle doit vérifier la pratique avant de se prononcer. En attendant, elle est mise à pieds.
Salomé n’en revient pas. Elle rentre chez elle. « Et là, tu te repasses le film. Qu’est ce que j’aurais dû faire ? Demander de l’aide ? Mais, dans la précipitation, j’ai surtout pensé à dégager la tête du petit. »
Convocation
La jeune femme n’en dort plus. Elle peine à s’occuper de ses 2 enfants. Mais, elle prépare un papier pour sa défense, avec les schémas, les photos du SAS. Elle se rend au rendez-vous avec le DRH qui estime que le danger n’était pas réel, et que donc elle a fait acte de maltraitance. Puis il termine en disant « La famille veut porter plainte contre vous pour l’histoire de l‘entartrage. »
Salomé sent qu’il n’est pas de son côté. « Je suis restée une semaine sans nouvelle. » Le mercredi, alors qu’elle est avec ses deux enfants, à la maison, elle voit le facteur arriver avec un recommandé. « Je me suis effondrée devant mes petits. Ils m’ont demandé pourquoi je pleurais. J’ai répondu que j’étais très triste car je venais de perdre mon travail. »
Licenciée pour fautes graves
Salomé est licenciée pour fautes graves. Pendant 2 jours, elle n’a fait que pleurer. « Puis, je me suis relevée. J’ai appelé un avocat, le même que les autres camarades licenciés. Et on a décidé de saisir les prud’hommes. »
Salomé a dû aller récupérer ses affaires dans son casier. Elle n’a eu que 20 minutes et interdiction de parler à ses collègues sans la présence de sa cheffe de service.
Le 23 juin, elle sera en conciliation au tribunal de Clermont. « Mais, on ne conciliera pas. J’ai été licenciée pour avoir bien fait mon travail. Moi, j’avais encore envie, c’est mon bonheur que de m’occuper des enfants. Je suis certaine que je me suis mise à dos la direction parce que j’ai voulu défendre mes collègues.»
Prud’hommes le 23 juin
Salomé se questionne : « Ils veulent restructurer, baisser l’offre. Mais pourquoi agissent-ils ainsi contre leurs salariés ? Les mises à pieds, les mutations, rien n’est clair. Ils ont procédé à quatre mises à pieds, dont une est partie à la retraite, et l’autre a démissionné. »
Pour Salomé, les choses sont claires : Elle non plus ne retournera jamais à l’IME de Vertaizon. « C’est déjà un métier qui bousille. Chaque nuit, les douleurs me réveillent, on n’a pas toujours le bon matériel et ça prend des mois pour le recevoir. Mais j’ai accepté par amour du métier et par amour de ces enfants qui me manquent chaque jour. Mais je ne retournerai pas là-bas. On m’accuse de maltraitance. Mais c’est moi qui ai été maltraitée. »
*Salomé est son nom d’emprunt.
Pour plus d’informations sur notre enquête en cours, voici les articles déjà publiés.
« On ne peut être bientraitant dans un contexte maltraitant » – MEDIACOOP
« J’irai voir les médias locaux pour raconter vos maltraitances. » – MEDIACOOP
1 réflexion sur “« J’ai été licenciée pour avoir voulu protéger un enfant. »”
» Faire bien son travail » c’est d’abord pour une institution, des moyens qui permettent de le faire. Parmi ces moyens, des personnels qualifiés et qui savent ce qu’ils font. Je parle des accompagnements de chaque enfant. Il ne suffit pas de les aimer car pas besoin de suivre des formations pour cela et c’est pas ça qui fait du bien à l’autre. Faire bien son travail c’est se référer à des protocoles, à des dossiers, c’est mettre en œuvre les conseils des spécialistes. C’est parler de ce que l’on fait avec des intervenants extérieurs, c’est le BA-BA du travail institutionnel. On ne peut pas crier après un enfant exaspérant sauf si le médecin le prescrit. On est plus dans la réaction mais dans un acte thérapeutique, réfléchi et encadré. Si la direction ne peut garantir ces prérequis, l’ADAPEI doit la changer sinon à laisser faire n’importe quoi. Quand aux syndicats, que font ils ? Les DP ne suivent pas ces dossiers ? Il faudrait maintenant prendre l’avis des spécialistes car ils ont des choses à dire.